Alain Bentolila et Louis-Jean Calvet

samedi 15 mai 2004 , par Yann Morard
 

Lorsque l’on fait ses études pour être professeur de FLE (ou professeur « tout court »), les professeurs, à l’université, nous donnent à lire des livres spécialisés, pour nous faire réfléchir.

Ces livres, aux titres parfois bien compliqués, sont souvent écrits de façon assez froide, compliquée, opaque... Comme si « plus il y a de tournures grammaticales recherchées, plus il y a de mots compliqués, mieux ce sera, plus ce sera crédible ». Eh bien non !

J’ai lu tous les livres qu’on m’a demandé de lire et c’est par moi-même que j’ai découvert deux linguistes qui, à mon avis, méritent plus que tout d’être lus et encore plus connus.


Ces linguistes ont écrit pour un « large public » (et non pour être reconnus de leurs pairs) : ils nous démontrent ainsi qu’on peut exprimer des idées fortes de façon claire, simple, intelligente et surtout intéressante et motivante.

Ces deux linguistes sont Alain Bentolila et Louis-Jean Calvet.

Malheureusement, ils sont, à mon avis, fort peu connus du grand public en général et des étudiants en particulier. Je les classerais bien volontiers au même niveau que les « grands linguistes » qui ont marqué la linguistique.

Le but de leurs livres n’est pas de donner une recette pour « bien » enseigner. Le but est de nous remuer un bon coup. Après avoir lu leurs livres, nous ne sommes plus intacts. On sent leur passion à travers leurs mots. On sent que ce sont des hommes de terrain qui ont rencontré beaucoup de monde et qui ne se sont pas enfermés dans un bureau pour écrire. Leurs livres ne sont pas des cours magistraux, mais plutôt des lectures privées...

Ils disent ce qu’ils pensent, même si ça peut déranger certaines personnes qui ont des idées toutes faites à propos du langage, des langues, qui pensent tout savoir. Ils n’ont pas peur de tout ébranler, de nous remettre en question. Ils nous retirent nos œillères, ils nous font aller plus loin que le bout de notre nez.

Je pense que nous avons le devoir de lire leurs livres pour mieux comprendre ce que nous faisons. Leurs livres devraient être lus avant tous les autres. Et ce n’est pas parce que ce ne sont pas des livres écrits pour un public spécialisé qu’on ne doit pas les lire... bien au contraire !


Avant de commencer, présentons-les rapidement. D’un côté, Alain Bentolila : il est professeur à la Sorbonne. De l’autre, Louis-Jean Calvet : il enseigne à l’université d’Aix-en-Provence. Mais peu importe qu’ils enseignent ou non à l’université, ce n’est pas le plus important.

J’espère ne pas me tromper en disant qu’Alain Bentolila travaille plutôt au niveau du langage, c’est-à-dire au niveau de l’individu, être singulier qui se développe à travers son langage et que Louis-Jean Calvet travaille plus au niveau des langues, en nous rappelant sans cesse qu’une langue est parlée avant tout par des hommes et des femmes et que l’image d’une langue est l’image de ce groupe d’hommes et de femmes.

Les livres que je vous conseille vivement de lire sont :

  • En ce qui concerne Alain Bentolila :
    • Le propre de l’homme : lire, parler, écrire, Plon, 2000
    • De l’illettrisme en général et à l’école en particulier, Plon, 1996
  • En ce qui concerne Louis-Jean Calvet :
    • Linguistique et colonialisme, petit traité de glottophagie, Payot, 1974, 2002
    • Le marché aux langues : les effets linguistiques de la mondialisation, Plon, 2002
    • Pour l’écologie des langues, Plon, 1999
    • La (socio)linguistique, Que sais-je ? 1993
  • Ainsi que deux livres que l’on trouve difficilement :
    • Langues, Corps, Société, Payot, 1979
    • Pour et contre Saussure : vers une linguistique sociale, Payot, 1975

Alain Bentolila

C’est en Angleterre, pays où la grammaire est/était bannie de l’enseignement des langues [1] (même s’il y a des tentatives pour la ré-insérer) que j’ai découvert Le propre de l’homme : parler, lire, écrire. A cette époque, j’étais assistant et j’observais attentivement l’enseignement des langues, du français en particulier. Pour moi, il était impossible d’enseigner une langue sans enseigner sa grammaire. La méthode anglaise était à mes yeux, et dans un premier temps, révolutionnaire, jusqu’au jour où j’ai compris que les élèves ne savaient, en fait, pas parler, qu’ils étaient de parfaits perroquets bien dressés.

Je me sentais bien seul dans la mesure où je voulais parler de l’absence de grammaire avec les professeurs présents. Mais pris dans un système très lourd, très chargé, je n’y suis pas arrivé. J’ai donc choisi d’en faire le sujet de mon rapport de maîtrise FLE.

« La mission essentielle de la grammaire est en effet de réunir en une image globale ce que le lexique, pour sa part, s’est efforcé de séparer : réunir un objet et sa couleur ou sa forme ; réunir un être et son action ; réunir un événement et le lieu où il se déroule... [2] »

La réflexion qui résume, à mon avis, l’esprit d’Alain Bentolila, ce sont ces deux phrases :

« Plus j’avance dans ma réflexion, plus je pense que c’est vraisemblablement la maîtrise de la Langue qui conditionne un destin scolaire et un destin social. Sans réelle maîtrise de la Langue, il n’y a pas d’entrée possible dans le monde de l’écrit, sans réelle maîtrise de la Langue, il n’y a pas de chances réelles d’intégration sociale [3] . »

Même si Alain Bentolila nous écrit ces phrases à propos de l’illettrisme, il nous donne les clés pour comprendre l’importance de la maîtrise du langage, que parler est un acte qui doit pousser tout locuteur à la rencontre, à l’échange, à l’inconnu, à l’imprévisible et non à se renfermer dans un cercle restreint où le prévisible, le connu enferment ses locuteurs et les empêchent de s’épanouir et d’être autonomes.

« Il est beaucoup plus facile de parler avec son voisin que d’entamer une conversation avec un parfait inconnu (...) La langue est faite pour s’adresser au plus étranger parmi les étrangers et pour lui dire les choses les plus étranges qui soient [4] . »

Lorsque l’on apprend une langue étrangère, on est voué à rencontrer des personnes inconnues. Il faut sans cesse bâtir une relation et cette relation passe par les mots, les gestes...

Il y a une phrase qu’il ne faut pas avoir peur de dire aux enfants quand ils racontent une histoire, un fait que l’on ne comprend pas. Cette phrase est : « Je n’ai pas compris ce que tu m’as dit [raconté, expliqué] ». Sinon, c’est leur faire croire que leur parole n’a pas d’importance. Cette petite phrase est également importante pendant un cours de langue étrangère : il ne faut pas dire « oui, c’est très bien », même si l’on n’a pas compris l’élève, l’étudiant. Il faut dire la vérité.

« On n’enrichit pas son vocabulaire dans le seul but de parader, mais parce que l’on veut pouvoir nommer avec précision les éléments du monde. [5] »

Autre réflexion utile lors de l’apprentissage d’une langue étrangère. Utile pour l’apprenant, et utile pour le professeur qui doit être capable d’expliquer pourquoi il est parfois exigeant.

C’est au rôle du professeur de langues de rendre parfaitement clair l’enjeu de la parole. Les apprenants doivent en avoir conscience. Il ne faut pas les surestimer en disant « ils savent ça » ou alors les sous-estimer en disant « c’est trop compliqué ».

Rien n’est compliqué ou facile en soi : ce sont les mots que le professeur choisit pour expliquer qui sont difficiles ou faciles. La grammaire n’est pas ennuyante ou amusante en soi, c’est la manière de l’aborder qui la rend intéressante ou ennuyante. La manière de l’aborder passe principalement par les mots que vous aurez choisis... et des activités.

Louis-Jean Calvet

Lorsque l’on enseigne le FLE, on a clairement conscience que le français est une langue parmi les milliers d’autres. L’attitude nombriliste disparaît. Face à nous des étudiants qui veulent apprendre notre langue, mais ces étudiants viennent également avec leur(s) langue(s), leur(s) histoire(s), leur(s) culture(s). D’où la richesse d’un cours de langue avec des étudiants de différentes nationalités.

A travers ses ouvrages, Louis-Jean Calvet nous rappelle constamment qu’une langue est parlée avant tout par des hommes, par des femmes. Que le pouvoir d’une langue, son influence, son prestige est dû au pouvoir, à l’influence, au prestige de ces hommes, de ces femmes. Dans une société, il y a les dominants et les dominés. Et donc, il y a les langues dominantes et les langues dominées :

« Dans tous les cas, la langue dominante est associée aux formes les plus « modernes » d’économie (c’est-à-dire, du même coup, aux formes les plus efficaces d’exploitation capitaliste de l’homme par l’homme) et la langue dominée aux formes « archaïques » de production (c’est-à-dire,en même temps, aux formes de vie sociales les plus proches de la tradition locale) [6] . »

Il nous fait réfléchir aux rapports humains derrière les notions de diglossie, dialecte (« langue dominée »), de langue maternelle (terme plutôt utilisable dans un pays comme la France, et encore), d’emprunt [7] ...

Il dénonce l’attitude passée (toujours présente ?) d’européocentrisme, c’est-à-dire voir le monde à travers ses lunettes, à considérer sa langue comme « référence ». Il nous explique (et Alain Bentolila aussi) les conséquences dramatiques que cela peut avoir sur l’alphabétisation.

Cette vision européocentriste est présente dans l’espéranto, langue qui exclut une bonne partie des langues de l’humanité, donc des hommes, car ses « bases » sont faites à partir de langues indo-européennes.

Dans son livre Pour une écologie des langues du monde, à la page 35, il nous parle d’écolinguistique et de niche linguistique, notions fortes :

« La « niche » d’une langue est constituée par ses relations avec les autres langues, par la place qu’elle occupe dans l’écosystème, c’est-à-dire par ses fonctions, et par ses rapports avec le milieu, essentiellement avec la géographie qui joue un rôle déterminant dans l’expansion des langues. »

Et il dit que (page 76) :

« (...) les être humains n’ont pas toujours le choix de leurs langues, ils sont d’abord déterminés par le milieu dans lequel ils se trouvent, par les langues en présence dans cette niche, puis par leurs besoins (...). »

Quelle est la position du français dans le monde ? Et sa position par rapport à l’anglais ? Toujours dans ce livre, il nous parle de langues « centrales » et de langues « périphériques ». Par exemple, l’anglais est une langue « hyper-centrale », autour de laquelle gravitent une dizaine de langues « super-centrales » comme le français, l’espagnol, le swahili... et qu’autour de ces langues « super-centrales » gravitent des langues « centrales » (autour du français, le breton, le vietnamien...) et qu’autour de ces langues « centrales » gravitent quatre à cinq mille langues périphériques.

Autre point : une langue a tradition orale n’est pas mieux ou moins bien. Elle répond efficacement aux besoins de ses locuteurs. Dans Langue, Corps, Société, Louis-Jean Calvet nous explique, à travers des exemples comme les slogans, les proverbes ou les chansons, que...

« (...) malgré l’omniprésence de l’écrit, nous vivons toujours en pleine oralité, plus que jamais peut-être. » (...) « (...) comment les contraintes rythmiques émises par le corps et la marche imposent à la langue une certaine forme (...). »

A sa manière, Louis-Jean Calvet nous donne des clés pour observer les langues, les différents contacts entre les langues, la richesse de ces contacts... Il nous remet les pieds sur Terre en nous disant que le prestige du français n’est qu’un prestige essentiellement dû à la domination de la France à un moment donné de son histoire. L’art, la culture, la littérature française étaient vénérés à l’étranger, mais principalement dû au fait que la France était la principale puissance et que les personnes des sphères dirigeantes se devaient de parler la langue pour ne pas en être exclues.

Enseigner le français, ce n’est pas l’enseigner pour se dire « on est les meilleurs », « regardez comment notre littérature est magnifique »... Nous sommes une langue parmi des milliers d’autres, chaque langue ayant ses particularités.


Apprendre/enseigner une langue, c’est avoir un recul sur ce qu’est la communication, l’échange, l’Autre. Ce recul, il faut en avoir conscience et il ne faut pas avoir peur d’en donner des clés. Les élèves, les étudiants, en apprenant une langue, doivent comprendre explicitement (à travers les activités et les discussions) ce qu’est parler, lire, écrire, écouter. Le cours de langue est là pour remettre en question ce qui nous apparaît être une évidence : le fait de parler. Apprendre une langue, c’est effacer les unes après les autres les idées toutes faites qu’on se fait à propos du langage.

Nous portons facilement un jugement sur la manière de parler de l’autre. Et donc, les autres portent également un jugement sur notre façon de parler.

Tout professeur digne de ce nom a la lourde tâche de bien choisir ses mots pour s’adresser à ses apprenants. Et pour revenir au point de départ : les livres que l’on doit lire à l’université sont bien souvent difficiles à comprendre. Les cours également regorgent de mots en tout genre, pour faire « chic ». Pourquoi les professeurs qui enseignent et qui écrivent aux futurs professeurs ne jouent-ils pas le jeu ? Pourquoi n’essayent-ils pas d’être aussi clairs et simples dans leurs propos pour donner l’exemple ?

Lisez et relisez Alain Bentolila et Louis-Jean Calvet et faites constamment un parallèle entre leurs mots et ce qui se passe dans votre salle de classe.

[1] Je parle des Secondary Schools. J’ai travaillé dans plusieurs écoles et j’ai pu remarquer la même chose et les réactions des autres assistants allaient bien souvent dans le même sens. Mais toutes les écoles ne sont bien évidemment pas à mettre dans le même sac.

[2] Le Propre de l’homme : parler, lire, écrire (page 114)

[3] Elles sont tirées du livre De l’illettrisme en général à l’école en particulier (pages 46-47) (PLON, 1996). On les trouve également citées à la page 14 dans l’article Illettrisme : enjeux et contradictions de la nouvelle revue de l’AIS (adaptation et intégration scolaires), revue n°11 (3ème trimestre 2000), éditions du Cnefei. Le Propre de l’homme reprend également cette idée.

[4] Le Propre de l’homme : parler, lire, écrire (page 27)

[5] Idem : page 29

[6] Linguistique et colonialisme, petit traité de glottophagie (page 109)

[7] Un bel exemple à la page 248 de son livre (voir note 6) : quels sont les rapports sociaux derrière les mots anglais mutton/sheep ? Je vous invite à lire son livre pour découvrir la réponse...


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