Cet article me permet de présenter des activités menées avec des élèves de deuxième année du programme de langue B (Baccalauréat International/Niveau Moyen).
Il s’agit de découvrir un style poétique qui s’est largement mondialisé : le haïku, tout en amenant les apprenants à écrire leurs propres haïkus. Je privilégie donc une articulation lecture-écriture qui est susceptible de favoriser une approche créative de l’écriture en Français Langue Etrangère.
Afin de montrer qu’une approche créative permet d’arriver à des résultats probants, les lecteurs trouveront les haïkus des apprenants qui ont suivi cet atelier d’écriture.
Objectifs pédagogiques :
•Faire découvrir un style poétique japonais, mais qui s’est largement mondialisé et qui est apprécié dans le monde francophone (surtout en France et au Québec) ;
•Etudier la thématique de l’environnement, de la nature et de la vie en société ;
•Découvrir des auteurs japonais, français et québécois ;
•Permettre à des apprenants d’un niveau B1 (ou plus élevé)d’écrire des haïkus [1] en français ;
•Apprendre à utiliser un dictionnaire ;
•Permettre à l’apprenant de s’autonomiser, tout en privilégiant un esprit collaboratif.
Durée : une dizaine d’heures
Niveau : B 1 et niveaux plus avancés
1. Haïkus japonais : découverte d’un genre
Activité 1 :
Lisez ce texte écrit par André Duhaime et répondez aux questions :
C’est à Basho (1644-1694) que l’on attribue la fragmentation du tanka ou du poème lié (les opinions diffèrent selon les spécialistes), c’est-à-dire la pratique d’écrire un hokku sans souci d’enchaînement. Bien longtemps après Basho, Shiki (père du haïku et du tanka modernes, 1867-1902) donne un nom à ce "chaînon" isolé : haïku (haïkaï-hokku). Qu’est-ce donc que le haïku ? C’est un poème sans mots, c’est-à-dire très bref, un tercet d’habituellement 17 (5/7/5) syllabes. Il contient une référence à la nature (kigo), à une réalité non seulement humaine. Sobre, précis, subtil, dense, sans artifice littéraire, il évite les marques habituelles du poétique, telles la rime et la métaphore. Loin du grand souffle lyrique occidental, le haïku peut sembler anodin au premier abord ; en fait, il est banal ou sublime, tout se jouant sur la corde raide tendue entre le poète et le lecteur. Juxtaposition de l’immuable et de l’éphémère. Légèreté humoristique désamorçant tout pathos. Art du détail. Fragment de vie, de souvenir, de rêve. Lire et écrire des haïkus, c’est découvrir une conception autre de la poésie. Par son caractère unique, cette forme poétique permet à la fois la prise de conscience et l’expression de l’ici-maintenant ; il ne donne aucun espace à l’abstraction, à l’élaboration des sentiments, à la rêverie. Le haïku est un poème concret, une poésie des sens et non des idées.
André Duhaime [2]
Questions :
1. Qui a écrit le premier haïku ? Pouvez-vous donner le siècle ?
2. Qui est le père du haïku moderne ?
3. Qu’est-ce qu’un haïku ?
4. Quel genre de référence est-ce qu’il y a dans un haïku ?
5. Comment définissez-vous le haïku ?
6. Relevez tous les adjectifs qui définissent ce qu’est un haïku et ce qu’un haïku n’est pas.
Un haïku est :
Un haïku n’est pas :
Activité 2 :
a) Lisez les poèmes suivants : [3]
Cette page contient une sélection de seize haïkus de printemps traduits du japonais. Du fait qu’ils sont des traductions, la plupart ne respectent pas la métrique 5-7-5.
Vieille mare –
une grenouille plonge
bruit de l’eau
Matsuo Bashô
Le jour sur les fleurs
décline et sombre déjà
l’ombre des cèdres
Matsuo Bashô (René Sieffert)
Le chêne
Sa mine indifférente
Devant les cerisiers fleuris
Matsuo Bashô (Maurice Coyaud)
Pour un simple locataire
le cerisier offre
bien trop de fleurs
Kôyô (Coyaud)
La cueillir quel dommage !
la laisser quel dommage !
Ah ! cette violette
Naojo (Roger Munier)
Dans l’eau que je puise
scintille le début
du printemps
Ringaï (Munier)
Quand le jardin
fut balayé de frais
tombèrent des fleurs de camélia
Yaha (Munier)
Les fleurs de cerisiers tombées
le temple appartient
aux branches
Yosa Buson
Point du jour
l’alouette chante
du fond de la pluie
Kobayashi Issa (Munier)
Si tu es tendre pour eux
les jeunes moineaux
te feront dessus
Kobayashi Issa (Munier)
Comme si rien n’avait eu lieu
la corneille
et le saule
Kobayashi Issa (Munier)
De quel air revêche
elle me regarde
la grenouille !
Kobayashi Issa (Munier)
Davantage que celles de cerisiers
Les fleurs de pêcher
Vont avec la maisonnette
Yosa uson (Coyaud)
Pousses de bambou
qu’au temps de mon enfance
m’amusais à dessiner
Matsuo Bashô (R. Sieffert)
Affalé au sol
le cerf-volant
était sans âme
Kubonta
Emporte-moi
Loin du quartier
Cerf-volant
Tama (M. Coyaud)
b) Choisissez deux poèmes qui vous plaisent particulièrement et tentez d’en donnez votre propre traduction en anglais. [4]
Le haïku en français :
Votre traduction en anglais :
2. Haïkus français et francophones : émergence d’un genre Activité 1 : Haikus français et francophones
Découvrons quelques haïkus québécois sélectionnés par le poète québécois André Duhaime et qui vont nous aider à aborder la thématique de la nature et de l’environnement :
pendant ton sommeil
je joue avec les nuages
et tu n’en sais rien
Lisa Carducci
dans l’aube indécise
des senteurs de foin coupé
embaument mes pas
Florian Chrétien
Neigent des oiseaux
Comme des pensées
Sur des novembres blêmes
Cécile Cloutier
sur les vitres
des traces de nez et de doigts
regardent la pluie
André Duhaime
seul le vieux fauteuil
de grand-mère nous attend
sous le saule en pleurs
Célyne Fortin
Une femme enceinte
Cherche sa monnaie dans la neige
L’autobus patiente
Eddy Garnier
Train du matin —
Entrant dans le tunnel
Tout à coup : mon visage
Marco Fraticelli
La fin de semaine
de leur père
deux chambres vides
Dorothy Howard
le bar est vide
le serveur lit son journal
je n’attends personne
Carol Lebel
boules de naphtaline :
dans les placards
on range l’hiver
Marie-Christine Mouranche
Sur le patio
mêlé au bavardage de l’apéritif
le cri du bois pourri
Robert Melançon
Un souvenir vieil
informe la solitude
il neige à plein ciel
Alphonse Piché
Comme un athlète nu
ce bouleau dans l’aurore !
Félix-Antoine Savard
Le ciel dans l’eau.
Les poissons se faufilent
sous les nuages.
Jocelyne Villeneuve
3. Et son écrivait nos propres haïkus ? [5] Maintenant que avez compris ce qu’est un haïku, écrivez-en un en respectant le nombre de syllabes et le style propre à ce style poétique ! Travaillez vos brouillons en suivant les conseils du professeur et les étapes suivantes.
1. Recherche de vocabulaire et remue-méninges/prise de notes ;
2. Premier brouillon ;
3. Deuxième brouillon ;
4. Troisième brouillon ;
5. Poème final.
4. Les production des apprenants :
Voici les haïkus produits par mes apprenants. Les enseignants qui le souhaitent pourront réutiliser ces poèmes comme modèles, puisque la plupart respectent la métrique 5-7-5. Les thèmes abordés sont variés. Les apprenants qui s’initient à l’écriture d’un haïku pourront aussi prendre confiance en eux en constatant que des élèves tanzaniens qui ont environ 18 ans peuvent produire des poèmes dignes d’un natif !
Le militaire cherche
Dans le bruit des fusillades
Ses amis sont morts
C’est très nuageux,
La nuit sombre de juillet,
Appel de la pluie.
(Luqman)
Trop de bancs mouillés
De la boue grasse partout
Torture des élèves
Le ciel coloré
Belle musique des oiseau
Coucher de soleil
(Shazeen)
Les rues de Tanga
Sautant dans les flaques boueuses
Juma rentre chez lui
Sous le grand fauteuil
Les débris d’un beau vase rouge
Un bien vilain chat
(Altaf)
Sur le bâtiment
Vague sur vague de pigeons
C’est comme un grand nid.
Dans la nuit sombre
La lune et toutes les étoiles
Brillent avec éclat.
(Kelwin)
Ce monstre affreux
Quel cauchemar horrible
Ah ! L’alarme sonne
Tous cherchent leurs pulls
Le chien reste dans sa niche
L’hiver arrive tôt
(Jemini)
Des fleurs violettes,
Bel arc-en-ciel au-dessus,
C’est très coloré.
Nuages et étoiles,
Parfait décor du ciel bleu,
Image de beauté.
(Natasha)
Les rues de Paris
Animées et amicales
La vie continue.
Bruit dans le silence
C’est la chanson du moineau
Il chante tristement.
(Jervis)
Les arbres en fleurs
Il a trouvé le nectar
Fête pour le moineau
Jolie Africaine
Maman zèbre chasse l’enfant
Paisible famille
Enfant sans-abri
Cheveux sales des rue courant
Image déprimantes
(Gulshan)
Beaucoup de moineaux,
Chantent un air incroyable,
Quel merveilleux rythme.
La grande forêt,
Vivant dans le mortel silence,
J’aime le mystère.
(Mohamed)
Mes yeux les regardent
L’horizon lointain dansant
Les rayons orange.
L’air est très épais
La petite fille impatiente
Soupe au poulet chaude.
(Meera)
Les oiseaux s’envolent
Le chêne a beaucoup saigné
Après la tempête
Après le soleil
Un petit perroquet rouge
Dort sur le chêne haut
(Priyank)
[1] On trouve différentes orthographes : haiku ou haïku avec ou sans s au pluriel. Vous ferez bien attention de vous tenir à une forme et de ne pas mélanger les orthographes !
[2] « "H A I K U & C O" : quelques expériences poétiques », 1996, http://clicnet.swarthmore.edu/litterature/moderne/poesie/duhaime.html. J’ai consulté cette page le 18 novembre 2008.
[3] Voir aussi http://www.haikunet.org/pages/02_haiku_printemps_japon.htm.
[4] On pourra bien sûr faire la traduction des poèmes dans une autre langue. Cette approche est possible si l’ensemble des apprenants partagent une langue commune et si l’enseignant est suffisamment compétent dans la langue privilégiée pour la traduction.
[5] On consultera le livre suivant pour en apprendre plus sur les techniques d’écriture de haïkus : Costa (Philippe), 2000, Petit Manuel pour écrire des haïkus, Arles, Éditions Philippe Picquier, 213p. Ce livre est une mine d’or que l’enseignant(e) prendra soin de s’approprier dans le cadre des ateliers qu’il/elle mène en classe de FLE
