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Quels lendemains pour une Francophonie sans cause explicite ?

vendredi 14 octobre 2005, par Nicolas Gachon

Le XXIe siècle sera-t-il celui d’un plus grand rayonnement de la francophonie ou de celui son déclin ?

Le dernier Sommet de la Francophonie n’a finalement tracé que peu de perspectives véritablement lisibles, en tout cas pour l’immense majorité des non-initiés. Qu’elle soit institutionnelle, internationale ou tout simplement celle du cœur, faute de proposer une dynamique fédératrice, la Francophonie peine à convaincre de sa propre existence. Si l’idéal devait céder à une quelconque torpeur (administrative, académique, ou même politique), la Francophonie perdrait alors très vite sa raison d’être. Le français, pourtant, est la langue des droits de l’homme, héritage imposant et exaltant qui l’appelle à embrasser une cause non seulement universelle, mais également explicite pour l’humanité. Tel est le préalable d’une communauté clairement identifiable et, par conséquent, rassembleuse pour les peuples. Cette cause n’est-elle pas celle du français ? Ressasser une évidence, à savoir que la cause de la Francophonie est de défendre et de promouvoir la langue française, équivaut à réduire la dynamique fondatrice de cette institution à une simple question rhétorique. Si la cause du français est effectivement celle de la Francophonie, la seule fureur de vivre francophone ne permettra pas, en l’état et à elle seule, d’actualiser les idéaux dont elle se réclame.

Le français est une langue éminemment politique. Il est, bien au-delà du seul domaine linguistique, un vecteur d’espoir et de dialogue humaniste entre les peuples. D’emblée, la Charte de la Francophonie, jette les bases d’un projet politique d’envergure : « La Francophonie, consciente des liens que crée entre ses membres le partage de la langue française et souhaitant les utiliser au service de la paix, de la coopération et du développement, a pour objectifs d’aider : à l’instauration et au développement de la démocratie, à la prévention des conflits et au soutien à l’État de droit et aux droits de l’homme ; à l’intensification du dialogue des cultures et des civilisations ; au rapprochement des peuples par leur connaissance mutuelle ; au renforcement de leur solidarité par des actions de coopération multilatérale en vue de favoriser l’essor de leurs économies ». Née dans le contexte de la décolonisation, la Francophonie s’est définie d’emblée comme une idée neuve associant une langue partagée à une certaine idée du pouvoir au service de l’humanité. Le français postule une transaction humaniste. À l’heure où cet idéal est plus d’actualité que jamais, comment rendre compte des incertitudes qui pèsent sur le devenir de la langue française ?

Un premier élément de réponse tient dans le fait qu’une conceptualisation étroite de la francophonie, c.-à-d. la langue par et pour la langue, génère des stratégies qui ne font pas toujours recette sur la scène internationale. Un avatar de cette approche voudrait quantifier le devenir de la langue française à l’aune du nombre d’enseignants de français à travers le monde. Cette vision de la francophonie trahit une position de repli qui érige le symptôme en idéal et s’en tient à prendre le pouls d’un déclin annoncé. Effectivement, plus il y aura d’enseignants et d’apprenants de français, plus il sera légitime de dire que le français se porte bien. Cela dit, inverser la proposition et chercher à accroître artificiellement le nombre de programmes et de professeurs de français ne contribue que très indirectement, insuffisamment en tout cas, au rayonnement et à l’expansion de notre langue. Faut-il réellement s’en étonner ? Ne convient-il pas, avant même de se demander si les étrangers apprennent le français, de bien identifier les raisons qui conduisent un non francophone à apprendre notre langue ? Il n’est pas inintéressant, dans ce cadre précis, de déplacer la question et de nous la poser à nous-mêmes : pourquoi, au juste, apprenons-nous aussi majoritairement la langue anglaise ? Serait-il réellement judicieux et cohérent de mesurer le rayonnement de l’anglais au nombre d’enseignants et d’apprenants de cette langue sur la planète ? Le succès de la langue anglaise est lié à une diffusion massive de la culture anglo-saxonne à l’échelle internationale au cours du siècle dernier. L’anglais, par ailleurs, est la langue du pragmatisme anglo-saxon et du succès économique. En ce sens, il représente également une facture très particulière de la puissance internationale. Nombre de non-anglophones apprennent l’anglais pour l’outil précieux, en termes de transactions quotidiennes et d’appréhension de la réalité internationale, qui lui est associé. C’est par conséquent à la puissance économique et à la présence culturelle, plus sûrement qu’aux efforts faits pour multiplier programmes et professeurs, que la langue anglaise doit son écrasante domination. La posture francophone, de nos jours, consiste davantage à essayer d’imiter et d’infiltrer le modèle anglo-saxon qu’à s’efforcer de développer et de proposer un modèle alternatif dans lequel de nouveaux apprenants, répondant à des aspirations politiques ou philosophiques, pourraient trouver une vraie motivation. Raisonner ainsi revient quasiment à s’enfermer dans un curieux déterminisme où le modèle francophone peine à se démarquer du modèle anglo-saxon dominant, imposant de facto aux deux modèles, au lieu de se complémenter, de rivaliser sur des bases concurrentielles.

Deux développements récents offrent un éclairage intéressant. L’Europe, tout d’abord, a le mérite de reposer la problématique de la langue sous l’angle d’un modèle nouveau. Incidemment, l’utilisation généralisée de l’anglais au sein des commissions et la nécessité de mener des démarches appuyées pour garantir au français le statut de langue officielle ne signalent pas une adhésion systématique au modèle de société anglo-saxonne, mais bien un recours utilitaire à la langue internationale que représente l’anglais. Faute d’incarner un modèle politique alternatif, le français peut difficilement gagner du terrain, voire simplement maintenir ses acquis historiques. Il peine alors significativement à rivaliser avec l’anglais, y compris lorsque l’utilisation de cette langue ne procède plus de la validation du modèle anglo-saxon. Un deuxième développement concerne une préoccupation perceptible dans l’enseignement supérieur américain face à un fléchissement du nombre d’inscriptions d’étudiants européens. Deux principales raisons expliquent ce phénomène : d’un côté, la construction de l’Europe favorise le développement d’une mobilité étudiante et d’échanges universitaires intra-européens ; de l’autre, l’émergence d’un modèle économique asiatique attire de plus en plus d’étudiants européens jusqu’ici attirés par les États-Unis. Ce second aspect est caractéristique en ce qu’il entraînera vraisemblablement un plus grand rayonnement des langues du continent asiatique et, par conséquent, un accroissement du nombre de professeurs et d’apprenants. D’un point de vue francophone, cette tendance doit être riche d’enseignements. La Francophonie offre-t-elle un modèle alternatif susceptible de créer le désir ou, mieux, le besoin d’apprendre le français ? Le monde francophone doit se défaire de certains de ses complexes et accepter de ne pas être nécessairement comparable aux modèles économiques dominants. En ces temps troubles, le modèle peut tout aussi bien être politique, humaniste ou culturel et se replacer dans la dynamique fondatrice de la Francophonie. Mais il faut que ledit modèle soit explicite et lisible.

Il sera donc utile de reconsidérer le critère du nombre d’enseignants et d’apprenants en tant qu’outil d’évaluation de la place du français. Le succès de la chaîne francophone TV5, souvent cité dans ce contexte, doit nourrir la réflexion et appeler plusieurs remarques. Il est effectivement très séduisant, au regard du développement mondial du réseau enseignant de TV5, d’argumenter que là où ce réseau ouvre des voies nouvelles et fait chaque jour de nouvelles conquêtes la fiabilité du modèle enseignant comme indicateur quantifiable de la santé du français dans le monde s’en trouve validée. Il convient, là encore, de ne pas céder à la modélisation d’un symptôme. S’il existe bien une intersection entre le champ d’action de TV5 et la sphère enseignante, TV5 reste un média, pas une institution d’enseignement (même si la chaîne diffuse de nombreux supports pédagogiques). Sa présence auprès des Nations Unies illustre bien la visée politique qu’elle a su revêtir en tant que média francophone. Le succès est effectivement politique, savamment construit à travers la stratégie de communication de la chaîne et explicitement inscrit dans le slogan « Le centre du monde est partout ». La grande contribution de TV5 à la langue française réside dans un formidable effet démultiplicateur : la chaîne apporte la francophonie dans des contrées lointaines, au plus près de l’enseignant qui n’aura peut-être jamais la possibilité de se rendre dans un pays francophone. À cet enseignant TV5 apporte une langue authentique, variée et porteuse d’une certaine vision du monde, remplissant là effectivement un peu plus que ce que requiert, au sens étroit, son statut de média audiovisuel. Il y a bien entendu un jeu d’échanges, mais c’est plus une dynamique médiatique, politique et commerciale qui contribue au développement du réseau enseignant que l’on connaît que l’inverse. La chaîne s’ouvre de nouveaux marchés et de nouveaux publics enseignants là où elle apporte quelque chose de tangible, un service, une image, un support. Dans le même ordre d’idée, la myriade d’associations professionnelles que recouvre la Fédération Internationale des Professeurs de Français a vocation à relayer une dynamique qui ne parvient à prendre forme. Plus que des indicateurs de réussite, les enseignants sont des partenaires fiables et engagés qui, pour exercer eux aussi un effet démultiplicateur, ont besoin de se fonder sur un message, un symbole, un contenu, un modèle exaltant à diffuser et démultiplier. Il est aujourd’hui avéré que la langue pour la langue et la reproduction des modèles académiques et enseignants sont des facteurs nécessaires, mais insuffisants. Le système pourrait bientôt tourner à vide. Comment pourra-t-on le réamorcer ? Pourquoi apprend-on le français dans le monde d’aujourd’hui ? Pourrons-nous répondre à cette question en nous contentant de dénombrer des individus : francophones, francophones partiels, enseignants et apprenants ? C’est en direction des individus non encore francophones qu’il nous faut mener campagne.

Il n’est de campagne sans cause. Le français peut redevenir conquérant au service d’une cause, dans le prolongement d’une alternative humaniste digne des idéaux fondateurs de la Francophonie. Cette alternative doit être exaltante pour l’humanité, posant l’apprentissage du français comme corollaire évident. La Francophonie, naturellement, œuvre déjà dans ce sens sur une multitude de fronts. Ses personnels et agents développent des trésors de créativité pour promouvoir et défendre le français aux quatre coins de la planète. La cause que nous devons appeler de nos vœux ne peut, c’est une évidence, déstabiliser le navire sur lequel nous sommes tous embarqués. Il est en revanche urgent, dans le but salutaire de susciter de nouvelles vocations et de convaincre un nombre croissant d’individus de monter à bord du navire francophone, de réfléchir à une concentration des initiatives, des objectifs et des moyens existants au service d’une grande cause. Un débat peut et devrait s’engager sur la faisabilité de fédérer une multitude de dynamiques et de moyens autour d’un grand dessein rassembleur. Il ne s’agit pas de figer à tout jamais la Francophonie dans une mission unique, mais bien de l’orienter pour l’adapter pragmatiquement aux exigences particulières des périodes successives de son histoire. En ce début de XXIe siècle, l’avenir du français dans le monde pourrait ainsi s’épanouir au service de l’éducation pour tous. Il en va d’un impératif moral qui peut, enfin, embraser la Francophonie et que la Francophonie peut embrasser : donner à tous les enfants, garçons et filles, partout dans le monde, les moyens d’achever au moins un cycle complet d’études primaires. C’est peut-être bien sur ce terrain-là que se gagnera ou se perdra le combat de l’humanité contre les totalitarismes et les terrorismes, et le français pourrait alors devenir la langue de l’instrumentalisation d’un idéal, celle de la demande d’un transfert de dépenses vers l’éducation pour tous, de la concentration d’innombrables microprojets vers la réussite d’une grande cause. Les pays francophones gagneraient par ailleurs à créer toutes sortes de synergies visant à prédisposer les futurs enseignants et formateurs à la gestion de projets et à insuffler un esprit conquérant, et pas seulement académique, au cœur même de ce français que l’on dit « langue étrangère ». Au sein même des pays de la Francophonie, donc, développons les structures d’accueil pour celles et ceux qui souhaitent s’intégrer et apprendre le français. Il ne s’agit pas seulement de répondre efficacement aux impératifs démographiques, mais bien de nous doter en même temps de champs expérimentaux supplémentaires qui pourront servir de précédents à l’ouverture de nos formations et, localement, sur le terrain, perfectionner des dispositifs et former des agents dont les compétences pourront être efficaces à l’international. Nous ne manquons ni de grandes causes, ni de talents créateurs, ni de logisticiens pour échafauder un grand projet francophone quel qu’il soit. L’éducation pour tous, simplement, a ses raisons que la raison ne peut plus ignorer. Apprendre le français, pour des milliers d’enfants prendrait une dimension et une importance particulière. La Francophonie aurait alors créé ce modèle alternatif, ce besoin de français et cette évidente raison de se l’approprier. Médias et réseaux enseignants se feraient alors relais et défenseurs d’un contenu politique lisible, pas simplement d’un idiome que l’histoire et sa propre fureur de vivre ne protègent plus guère.

1 Message

  • Enfin une réflexion qui ouvre des perspectives d’avenir pour le français sans pour autant se bercer d’illusions.

    La question est posée quel projet serait susceptible de donner au français "une cause explicite" et comment le mettre en oeuvre ?

    Il faudra beaucoup de pragmatisme et d’imagination pour atteindre cet objectif dans un monde qui évolue très vite. Mais cela vaut la peine d’être tenté.

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