Qu’est-ce qu’argumenter ?

samedi 19 novembre 2005 , par POLKOVA Alexandra
 
D’une façon générale, quel que soit le niveau d’études considéré et l’âge des étudiants, l’étude pratique de l’argumentation suppose une bonne maîtrise de la compréhension de ce que c’est ARGUMENTER.

1 - EXEMPLES ET DÉFINITIONS

L’argumentation est une activité à visée rationnelle, menée dans la langue de tous les jours, dont elle suppose une bonne maîtrise. (L) argumente lorsqu’il adresse à son fils l’interdiction motivée suivante :
(L) : - Arrête de manger des chewing-gums, tu t’abîmes les dents !
Nous appellerons locuteur la personne (L) qui parle ; ses paroles (ses énoncés, son discours, ...) sont adressées à son interlocuteur.
Le locuteur (L) présente comme argument que « le chewing-gum (contient du sucre » et que « le sucre) carie les dents ». H se fonde sur cet argument pour justifier la conclusion : il ne faut pas manger de chewing-gums.

De façon générale :
ARGUMENTER c’est adresser à un interlocuteur un argument, c’est-à-dire une bonne raison, pour lui faire admettre une conclusion, et, bien sûr, les comportements adéquats.

Une ARGUMENTATION se compose donc des deux éléments essentiels :
un ARGUMENT → une CONCLUSION

2 - LE SAUT ARGUMENTATIF

Argument et conclusion n’ont pas le même statut.

L’argument a le statut d’une croyance partagée, d’une donnée factuelle incontestable, soustraite à la contestation - du moins I’argumentateur le présente-t-il comme tel. En pratique, si l’interlocuteur refuse d’admettre cette donnée, il devra justifier son refus : la charge de la preuve lui incombera.

Cet argument doit amener l’interlocuteur à la conclusion. Le passage, qui peut être plus ou moins tortueux, fait appel à des principes, des conventions généralement admises ; l’ancienne rhétorique parlait à ce propos de « lieux », de « topoï ». Ces lois de passage peuvent être mises en question, souvent la critique argumentative portera sur les limites de leur validité. On pourra donc réfuter une argumentation en contestant la validité de la transition de l’argument à la conclusion ; en d’autres termes, en montrant que l’argument est dénué de pertinence ou n’est que faiblement pertinent vis-à-vis de la conclusion qu’on prétend lui faire servir.

Une argumentation, c’est un passage du mieux assuré (du plus acceptable), I’argument, vers le moins assuré (le moins acceptable), la conclusion. Les règles de passage ont pour fonction de faire passer sur la conclusion l’agrément accordé à la donnée argumentative, mais le passage suppose toujours un saut : il y a toujours plus dans la conclusion que dans les prémisses.

Dans la conception traditionnelle des procédés d’inférence, si l’on dispose de règles permettant de transformer intégralement l’accord sur les prémisses (la vérité des prémisses) en accord sur la conclusion (la vérité de la conclusion), on a affaire à une démonstration ; si les règles ne font que rendre plus acceptable (plus plausible) la conclusion au vu de l’argument, on a une argumentation.

3 - LA SITUATION ARGUMENTATIVE

Notre exemple montre que l’argumentation est une activité parfaitement banale, dont la vie quotidienne fournit de nombreux exemples. Ces argumentations journalières se compliquent, prennent de l’ampleur, en se soumettant à des règles ou à des conventions de plus en plus précises, en se coulant dans des moules institutionnels. Ainsi, elles donnent naturellement naissance aussi bien au débat d’idées qu’à la discussion scientifique.

L’échange rhétorique proprement dit s’effectue en une occasion socialement « marquée », (ce qui ne veut pas dire « solennelle »). II s’agit d’un débat dont l’importance est reconnue par tous, au cours duquel vont s’exprimer des opinions divergentes, et où l’on devra, par exemple, décider des mérites de quelqu’un, prononcer une sentence ou aboutir à une décision collective.

4 - LES ACTEURS DE L’ARGUMENTATION

Le locuteur qui argumente et son interlocuteur, visé par cet acte, reçoivent traditionnellement plusieurs désignations :
- lorsqu’on cherche à décrire les opérations argumentatives d’un point de vue plutôt linguistique, on parle d’énonciateur et de destinataire ;
- en rhétorique, on emploie plutôt le terme d’orateur : ce terme suggère ordinairement que le locuteur s’adresse, à un groupe de personnes relativement important, son auditoire ou son public ;
- dans le cadre du débat, on désigne parfois sous le nom de répondant l’adversaire de l’argumentateur.

5 - VALEUR ET EFFETS DE L’ARGUMENTATION

Un argument est un moyen de faire admettre une conclusion. Sa valeur et sa force doivent évidemment s’apprécier en fonction de cette intention.

En imposant une conclusion à son interlocuteur, l’argumentateur espère en outre lui faire adopter des comportements en harmonie avec cette croyance, ici le voir cesser de consommer du chewing-gum. Mais bien des fumeurs sont convaincus de la nocivité du tabac...

6 - L’ARGUMENTATION, UNE ACTIVITÉ RATIONNELLE

Celui qui argumente ne cherche pas purement et simplement à contraindre son interlocuteur, ou à lui imposer telle croyance ou telle attitude par des procédés manipulatoires. II cherche à lui montrer qu’il est logique, raisonnable, d’adopter cette croyance ou cette attitude au vu de tel argument. Bien entendu, l’argument pourra ou non être admis par I’interlocuteur, la « bonne raison » donnée pourra s’avérer plus ou moins bonne. L’argument qui nous a servi d’exemple est certainement un bon argument. Le suivant, pris tel quel, ne vaut pas grand-chose (pourquoi ?) :
Vous êtes un voleur, puisque vous fréquentez des voleurs !

Il va donc falloir évaluer la qualité des arguments avances (la qualité de l’argumentation). L’activité d’argumenter est intimement liée à la critique de l’argumentation, qui ouvre la voie aux techniques de réfutation.

Nos argumentations les plus courantes reposent sur des règles de conduite très générales, des principes admis dans une société ou dans un groupe (§ 2). Ainsi, on admet sous nos latitudes la maxime « Quand il fait beau, on va se promener » ; sur elle, se fonde tout simplement, comme un décalque, l’argumentation : Il fait beau, allons nous promener.

On dit alors que le beau temps est un argument pour la promenade.
Bien entendu, il ne suffit pas qu’il fasse beau pour qu’automatiquement on parte en promenade : d’autres principes concurrents entrent en ligne de compte, par exemple : « Quand on a du travail, on ne va pas se promener », etc. Toute une discussion pourra s’ensuivre, au cours de laquelle les interlocuteurs devront évaluer les « poids » respectifs des principes en conflit afin de déterminer quelle maxime il convient d’appliquer en la circonstance. Parfois, ils parviendront à un accord, parfois ils ne pourront qu’approfondir leur dissentiment. Dans l’un et l’autre cas, ils devront se livrer à un véritable « calcul des arguments ». On voit que les contraintes argumentatives peuvent être de natures très différentes et reposer sur des contraintes naturelles (le sucre carie les dents), aussi bien que culturelles (quand il fait beau, on va se promener). Ces grands principes d’action sont considérés comme déterminant ce qu’il est raisonnable de croire et de faire, toujours pour un groupe donné.

7 - ARGUMENTATION, CROYANCES, CONDUITES

L’argumentation n’est qu’une des multiples techniques verbales par lesquelles quelqu’un peut amener quelqu’un d’autre à un comportement, via une croyance. D’autres moyens, verbaux ou non verbaux, plus ou moins manipulatoires, permettent d’atteindre le même résultat.

On entend parfois dire : « Rien ne saurait m’amener ni même me contraindre à
... aimer les épinards ; on peut certes m’obliger à les manger, pas à les aimer :
... croire en l’existence de Dieu ; de Krishna ; à la lutte des classes ;
... trahir mon parti, à tromper ma femme ;
... admettre que deux et deux font quatre / cinq ;
... accepter une loi inique ;...
 »

Vraiment ? Cherchez dans la littérature des exemples prouvant que ces assertions sont téméraires.
Opposez l’argumentation aux autres moyens d’imposition de croyances.


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