Comment contribuer efficacement au bon rayonnement du français ? Comment orienter la réflexion et, mieux encore, l’action de celles et ceux qui oeuvrent au service de la langue française ? Comment susciter des vocations, dessiner des stratégies audacieuses et ouvrir des perspectives nouvelles ? Plus que jamais, le français a besoin d’évoluer et, au-delà de ses différentes facettes adjectivales (langue « étrangère », « seconde », « internationale », etc.), de se faire l’instrument de son propre devenir. Le français aujourd’hui reste pour l’essentiel une discipline, discipline riche et protéiforme mais en quête d’un exutoire, d’un devenir. Deux lignes d’action complémentaires sont à suggérer : ouvrir les horizons académiques du français et mettre cette langue au service d’un enjeu.
La seule reproduction des modèles académiques ne contribue pas pleinement au potentiel d’expansion de notre langue. La quasi-totalité des étudiants de français langue étrangère deviennent enseignants et, dans des proportions moindres mais tout de même écrasantes, la majorité des étudiants de lettres et de langues arrivant au terme de leur cycle de formation se dirigent eux aussi vers l’enseignement. Il est excellent que notre système éducatif et les politiques successives dont il procède permettent le renouvellement de nos enseignants. Cela dit, la langue française n’a-t-elle besoin que d’enseignants de français ? Il est urgent d’ouvrir et d’élargir notre dispositif de formation. Un fier service serait ainsi rendu à toutes celles et ceux qui brûlent, vraiment, du feu sacré de l’enseignement. Chacun sait que ce feu-là n’est pas donné à tous : combien de compétences mal orientées, non décelées et malheureusement inexploitées ? Les étudiants de mathématiques, de sciences physiques, de sciences politiques ou économiques deviennent-ils enseignants dans des proportions comparables ? Certes le français n’est pas une science mais, peut-être mieux encore, le français est une langue, un vecteur transactionnel entre les peuples, presque, de facto, une technologie de l’information et de la communication.
Pour que le français « langue académique », qu’il soit langue « maternelle », « seconde », « étrangère » ou « internationale », puisse se faire langue d’un devenir dans le monde, il faudra tôt ou tard accepter de le concevoir en tant que produit et de le construire en tant que compétence chez ceux-là mêmes qui, sans pour autant l’enseigner, auront vocation à devenir les acteurs de sa promotion. L’ouverture des formations initiales, en sus des indispensables fondamentaux académiques, à ces véritables « constructeurs de compétences » que sont les professionnels de la publicité, du marketing, de la communication et de la gestion de projets est un préalable nécessaire au déploiement d’un marketing efficace pour le français. Nos enseignants sont compétents et dévoués, mais cela suffira-t-il à pallier un hypothétique recul du français lui-même et de ce qu’il incarne à l’échelle internationale ? Mesure-t-on l’immense responsabilité que l’on fait, consciemment ou non, peser sur leurs épaules ? Le rayonnement du français doit être soutenu par un travail concerté de communication, de promotion et de marketing. Si l’excellence des fondamentaux académiques prime aujourd’hui, le pendant instrumental de cette excellence reste à construire : la recherche est indispensable, le développement l’est tout autant.
Penser la promotion du français en termes de marketing et dans une perspective publicitaire postule, outre l’excellence du produit ou du contenu, la mise en exergue — la création s’il le faut — d’un besoin de français susceptible de lui ouvrir les marchés nouveaux que sont la conquête de non francophones. Donnons aux peuples du monde des raisons extra-académiques d’apprendre le français. Faire par exemple valoir à des parents non francophones — même si c’est exact, utile et bien entendu heureux — que l’apprentissage du français (à l’instar de celui du latin, incidemment) contribuera à développer la richesse lexicale de leurs enfants dans leur langue maternelle et à améliorer leurs capacités de conceptualisation syntaxique est-il un argument de nature à construire une langue du devenir ? Le devenir en question, l’internationalisation du français, risque fort de se jouer sous d’autres horizons.
Le numéro 2786 du magazine L’Express, paru après le dernier Sommet de la Francophonie, titrait « Mais à quoi sert la francophonie ? » … se demande-t-on à quoi sert la langue anglaise ? Les raisons utilitaires qui motivent l’apprentissage de l’anglais sont évidentes. Il est urgent de créer dans le monde une envie de français, ce besoin de se l’approprier pour partager avec lui un idéal commun et exaltant, pour participer d’enjeux essentiels. Ces enjeux peuvent être politiques, économiques, environnementaux, humanitaires ou sociaux, mais il doivent être concrets et immédiatement reconnaissables. C’est ainsi que la Francophonie donnerait une impulsion décisive au français en se faisant, explicitement, l’instrument d’un grand dessein universel et rassembleur. Or, de l’environnement à l’éducation pour tous, les grands projets susceptibles de rassembler au-delà des contingences politiques locales et partisanes ne manquent pas. Apprendre le français, pour les non francophones, se présenterait alors plus aisément comme l’évidence ou le besoin qui conduisent à l’apprentissage, appellerait et justifierait la démultiplication de réseaux enseignants, donnerait à tous les acteurs professionnels de la promotion du français une substance en devenir sur laquelle s’appuyer, pas simplement la richesse d’une discipline et d’un héritage culturel imposant.
L’enjeu est de taille car, si le français devenait lettre morte, l’académisme deviendrait alors, effectivement, son dernier rempart.


« Pourquoi apprendre le Français ? » Lorsqu’une université m’a contactée pour intervenir sur ce sujet afin de les aider à recruter des étudiants, je me suis aperçue que la question était mal posée. Il ne s’agissait pas tant d’expliquer ‘pourquoi’ que ‘pour quoi’. On pourrait reprocher à cette reformulation son orientation instrumentale, mais elle a au moins le mérite de poser le débat en des termes concrets, et d’éviter les parades rhétoriques.
Quelles réponses apporter aux interrogations de cette nature qui conditionnent directement notre mission de médiation, au service de la langue française, à l’étranger ?
Comme le note Nicolas Gachon, on ne peut se satisfaire des conseils éculés sur les avantages lexicaux à apprendre le français, ni des arguments nauséabonds qui affirment la prévalence d’une langue ou d’une culture sur une autre. Sur le marché des langues, la concurrence ne porte pas sur la supériorité arbitraire d’une langue sur une autre mais sur les bénéfices qu’un élève peut tirer de son apprentissage. L’Europe, par la volonté unificatrice qui l’anime, illustre deux idées fondamentales. Tout d’abord, en publiant un Portfolio Européen des Langues, elle affirme l’importance des compétences linguistiques et culturelles. D’autre part, elle valorise cette diversité en rendant visibles ces compétences sur le marché de l’emploi. Aux Etats Unis, l’Année des Langues 2005 pourrait constituer un espace de débat sur ces questions d’identité, de marché et de collaborations linguistiques. Dans le cadre de la promotion du français, nous devons initier et prolonger ces réflexions car les enseignants, pour qui et avec qui nous travaillons, méritent des réponses solides et argumentées. Le besoin d’une nouvelle impulsion se fait effectivement sentir.
Développer l’ « inter »
Oser concevoir la langue et la culture françaises comme des produits dont la promotion et la diffusion nécessitent des compétences en communication, en marketing et en management demeure audacieux, encore aujourd’hui. « Le Français n’est pas une marchandise. » Et bien si ! N’en déplaise à beaucoup. Il serait abusivement hypocrite de nier cette réalité, et inconscient de refuser de s’y adapter.
Les universités ont tendance à occulter les nouvelles perspectives et les nouveaux besoins, qui pourraient cependant concerner les étudiants en sciences humaines. En effet, il serait urgent et important de former des gestionnaires et d’encourager les ‘entrepreneurs’ dans le domaine des langues, notamment en français. Il s’agirait tout d’abord de reconnaître que les cursus doivent s’orienter vers l’ interdisciplinaire, que l’on peut être à la fois un fin connaisseur de la littérature du 18ème , un pédagogue passionné (et passionnant) et un brillant publicitaire. Alors, seulement, nous pourrons envisager un engagement professionnel efficace dans la promotion du français, avec les moyens humains et techniques les mieux adaptés.
Il s’agit aussi pour nous d’élargir l’éventail de nos arguments de vente : nous ne pouvons pas uniquement compter sur la richesse imposante – parfois écrasante — de notre patrimoine, il nous faut aussi diversifier et concentrer nos efforts sur les aspects économiques, scientifiques et politiques d’aujourd’hui.
Où sont les enjeux ? Ils sont sûrement dans les échanges et les interactions. A nous de proposer des solutions linguistiques et interculturelles ciblées, qui correspondent aux attentes de nos publics traditionnels ainsi qu’ à ceux qui vivent de ces interactions. Les entreprises, à cet égard, sont directement concernées par les échanges. Nous devons leur faire comprendre que le français est un atout, et leur proposer formations et solutions adaptées à leurs besoins. De nombreuses pistes sont encore à explorer afin de donner envie autour du français. Nos partenaires enseignants, universitaires et professionnels participent déjà activement à cette action.
Faire de l’ « inter », ce n’est pas seulement construire des ‘ponts’ au sens linéaire du terme, c’est surtout créer et repérer des points, des lignes et des réseaux. La Francophonie peut en ce sens fédérer les énergies et les projets mais nous devons continuer l’exploration et la diversification de nos partenariats.
Les envies sont donc toujours à créer. A nous de développer de nouvelles synergies.