Les ouvriers de « l’or gris » : crise identitaire chez les enseignants français

lundi 27 octobre 2003 , par Magali Lemeunier-Quéré
 
L’enseignement défini comme un multimedia [1] invite à repenser l’enseignant en tant que « médiateur du savoir » et non pas seulement comme un technicien de l’éducation, ouvrier spécialisé dans l’exploitation d’une matière grise parfois difficile à mettre en valeur. Entre technicien et intellectuel, le médiateur a encore sa place au sein de l’Ecole, mais à quel prix ?

Leadership et frustration

De la violence physique ou verbale dont il peut être victime à l’effort personnel à fournir pour tenter, chaque jour, de convaincre une centaine d’élèves du bien fondé de ce qu’il leur enseigne [2]] , en passant par ce rôle d’éducateur qui finit par supplanter celui d’instructeur et celui des parents... l’enseignant est un être qui souffre d’autant qu’il est de moins en moins reconnu : l’image sociale des professeurs commençant à se flétrir ; le monde enseignant perdant ses rituels au fil du temps. On le sait, les conditions d’exercice de ce métier sont d’autant plus hétérogènes qu’elles varient selon les établissements, les publics et les secteurs socio-géographiques.
Paupérisation de certains quartiers, démission parentale, crise économique, délitation des repères et disparition de certaines valeurs, chômage, concurrence médiatique, nouvelles pédagogies, féminisation de la profession, trop faible reconnaissance financière du métier et, maintenant, collège unique... un bon nombre d’explications aura été, et est toujours proposé, pour tenter d’éclaircir les raisons de la crise, pourtant plus identitaire que statutaire, que connaissent aujourd’hui les enseignants.
Constatation générale, ils n’ont plus l’image que Jules Ferry voulait qu’ils imprègnent dans l’esprit de leurs publics. Et si leurs mots ne reçoivent pas toujours un public et une publicité à caractère national (la façon dont les medias ont rendu compte du mouvement de grèves du printemps 2003 en est la preuve), leurs maux, eux, sont désormais connus de tous.
Leaders d’opinion, ils le sont toujours cependant, puisque leur rapport aux élèves est très souvent unique pour un enfant. Présents au sein du périmètre individuel de chacun et de tous, ils apportent, s’ils ont compris le sens de leur métier, références nouvelles et stratégies pour gérer celles-ci... tout en incarnant l’aîné qui, chez les Lugbara, est « celui qui dispose des pouvoirs lui permettant d’agir au nom et au service de tous [,mais aussi] celui qui utilise une sorcellerie dévoyant ces pouvoirs afin d’atteindre des buts personnels et égoïstes » [3]].
Une pratique quotidienne des enseignants, en tant qu’êtres ou qu’objets d’étude, laisse d’ailleurs à penser que ceux-ci sont souvent frustrés des feux de la rampe n’étant ni de ces stars, ni de ces artistes, ni de ces intellectuels médiatisés alors qu’il leur est demandé de penser tout en pansant le monde de nos enfants. Leur portrait n’apparaît pas à la devanture des magasins et rarement au dos des ouvrages à grands tirages. Trop nombreux pour être encore admirés, ils n’interviennent, de plus, que localement dans le cadre d’un service public et gratuit et n’ont pas toujours, puisque le physique n’est (pas encore) un critère de sélection, la tête de l’emploi pour se prétendre vedettes. Intellectuels, ils le sont mais en quelque sorte de province, au statut en voie de précarisation, et passent désormais pour des O.S. dans le langage désabusé de certains syndicalistes.

Le prix du pouvoir

Et pourtant, capitaux sociaux, économiques, culturels et affectifs [4]] cumulés, le métier d’enseignant est, paradoxalement à la crise identitaire enregistrée, une position enviée d’autant qu’elle est renforcée par l’exercice d’un pouvoir tant judiciaire que justicier et anoblie, quoique l’on en dise, par l’exercice d’un magistère. Faut-il le rappeler ? Les enseignants ont le pouvoir. A travers leur statut au sein de la classe, la légitimation des informations, la discipline, l’évaluation, l’orientation et la certification académique du Savoir, c’est quotidiennement qu’ils l’affirment d’un point de vue tant judiciaire que justicier.
Et si, dans quelques esprits moins éclairés que d’autres, l’enseignement n’est qu’un métier de femmes [5]] parce qu’il permettrait à ces actrices de mobiliser des dons jugés innés qui ne méritent ni valorisation ni paiement parce que le don de soi, surtout lorsqu’il est féminin, devrait toujours être gratuit, soulignons combien cette profession, vastement représentée par les femmes, est donc l’affirmation d’un pouvoir : qu’il se soit féminisé explique alors peut-être qu’on éprouve aujourd’hui davantage l’envie de le casser.
Or, « le pouvoir est soumis à des menaces constantes : celle de la vérité qui brise l’écran de ses apparences ; celle de la suspicion qui le contraint à manifester son innocence et sa compétence ; celle de l’usure qui l’oblige à se revigorer périodiquement » [6]] . Et les souffrances qui meurtrissent un enfant seront parfois trop douloureuses pour que l’on s’autorise à oublier celui ou celle qui, pourtant, n’aura occupé que quelques minutes dans une vie : un presque rien temporel face à un quelque chose d’affectif.
Une douleur, un complexe, une honte et tout est fini pour l’enseignant... il ou elle.
Une bonne pédagogie ne s’explique pas, elle se diffuse en même temps que les savoirs. Difficile alors pour un enseigné d’expliquer pourquoi il aura aimé tel ou telle professeur(e). D’ailleurs sait-on jamais pourquoi l’on aime ? En revanche, qu’un enseignant soit mauvais, incompétent, sale, moche, violent ou méprisant... et l’on se souviendra de lui. Les réflexes corporatistes peuvent continuer de le nier et pourtant... un mauvais enseignant discrédite inévitablement le corps auquel il appartient parce que c’est de lui que l’on se souvient.
Le pouvoir de l’enseignant relève, avant tout, de l’affect. Qu’il hérite sa puissance de sa corporation et de l’État, n’arrange alors pas son cas quand tout va mal.
Nanti, par ailleurs, d’une sécurité de l’emploi, empli d’une culture qui n’est que rarement celle des enseignés, l’enseignant n’apparaît-il pas alors, aujourd’hui, comme un nouveau gros (P. Birnbaum), voire une « grosse », traître à ce milieu d’origine qu’est la classe moyenne qu’il semble snober en venant lui donner des leçons ?

Un coût psychologique

Comment ne pas voir, alors dans les origines sociales de la nouvelle génération d’enseignants l’une des causes de son malheur. Puisque, majoritairement issus de la classe moyenne, parfois prétentieux du rôle qu’ils ont à tenir, les enseignants d’aujourd’hui ne seraient-ils pas, à leur façon, des quelconques devenus stars à l’image de ces vedettes de la télévision qu’ils méprisent très (trop ?) souvent ?
Désacralisant l’accession à la notoriété par sa proximité originelle avec son public, l’enseignant, envisagé comme un parvenu, incarne de plus l’État « Super Menteur ». Qu’y a-t-il alors d’étonnant à voir se multiplier les situations où, le Bouffon [7]] , « le Fou de cour [,] montre au Prince les pièges de la charge du pouvoir ». [8]]
De par sa fonction, l’enseignant n’est-il pas condamné à souffrir : toujours en raison de l’investissement affectif qu’implique le rapport enseigné/enseignant, parfois à cause de sa prétention, souvent parce que derrière l’estrade, c’est la scène que l’on perçoit.
Le goût de la notoriété et de son luxe, cependant, ne se revendique pas ni avant, ni après qu’elle a salué un artiste. Et si l’on entend les enseignants d’aujourd’hui revendiquer leur bonne réussite scolaire ou des filières menant au professorat pour expliquer leur choix professionnel, il leur arrive aussi d’invoquer l’égalité des salaires entre hommes et femmes, l’influence exercée par un enseignant dans leur enfance, l’amour des enfants, le désir de don de soi, l’autonomie, l’intérêt pour la pédagogie ou pour la matière enseignée ou encore la durée des vacances. Rares sont ceux, cependant, qui admettront qu’ils sont enseignants pour la promotion sociale, pour la gloire ou par besoin d’un public.
Et pourtant lorsque l’on se penche sur les origines sociales des enseignants, il est clair que l’accès à cette profession relève d’un déclassement social. Aussi, même si l’on ne peut faire abstraction du coût psychologique que ce transfert représente, on peut avancer que l’enseignement est une sorte de baume professionnel et social pour ceux qui n’ont pas eu la chance de naître héritiers (P. Bourdieu). Un baume d’autant plus apaisant qu’il a le mérite, au quotidien, d’apprendre à s’aimer soi-même, d’offrir un moyen de faire le bien et, indirectement, de donner à d’autres ce dont on a bénéficié soi-même ; car, ne l’oublions pas, l’enseignement est avant tout une forme d’ingérence humanitaire par la civilisation de la tribu même s’il implique de transmettre et de mettre en avant des valeurs qui ne sont pas celles portées par l’air du temps présent.

Servir et souffrir

Mais à cet aspect humaniste, il faut en ajouter un autre : le faire-valoir médiatique car l’enseignement est un media qui permet à chacun d’entre nous de jouer les têtes d’affiche et les philanthropes ; puisque éduquer, c’est comme nourrir les nécessiteux... Qui oserait dire que ce n’est ni juste, ni bon ?
Par conséquent, apporter le savoir, c’est non seulement pouvoir "être quelqu’un", c’est, au-dessus de cela, pouvoir être "quelqu’un de bien". Et, à travers ses médiateurs d’origines modestes, sa gratuité, sa popularité, l’école est à l’image de la télévision... un media ouvert à tous qui relève d’une ingérence humanitaire en même temps que d’un certain sens du don de soi... pour le pire comme pour le meilleur.
Face à la souffrance de l’enseignant, « métier que personne ne prend au sérieux » [9]] et parfois « boulot de merde » [10]] , la noblesse de sa charge et l’intimité de la classe qui peuvent réconcilier l’enseignant avec son identité. Deux aspects de la profession qui peuvent également le réconcilier avec lui-même face au coût psychologique qu’impose un déclassement vers le haut.
Un baume au cœur pour des plaies sociales, puisque l’enseignement repose sur l’idée d’apporter ce que l’on a, à ceux qui n’ont rien ou qui sont dans le besoin. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il peut être perçu comme une mission et non plus comme une fonction.
L’enseignement est une relation, il engage donc chacun personnellement et intimement. Il permet d’aimer autant que d’être aimé. Don de soi qui permet de recevoir.
Outre ce que nous a appris P. Bourdieu sur l’école et le milieu enseignant, on ne peut alors négliger le fait que l’homo pedagogicus souffre ; combien il souffre et combien, petit homme (A. Brossat), il cherche à se faire valoir sans toujours en avoir les moyens.

« Les enseignants sont particulièrement altruistes dans l’ensemble : un peu moins que les pasteurs et les prêtres mais davantage que les médecins, les avocats, les ingénieurs, les pharmaciens, etc. Qui plus est, ils font preuve d’un tempérament "romantique", en ce sens qu’ils tiennent à leurs idéaux malgré l’accumulation d’expériences décevantes » [11]] ... Mais pour combien de temps encore et avec quelles armes face à la facilité avec laquelle on semble, aujourd’hui, pouvoir être « quelqu’un » sans pour autant respecter les valeurs prônées par l’Ecole ?
A l’heure où certains de nos pairs, les plus politiques, la désavouent en contournant la base républicaine sur laquelle elle repose en faisant valoir des statuts d’exception, à l’heure où d’autres, plus médiatiques, promeuvent la facilité et la nonchalance intellectuelle à travers une nouvelle génération de « reality-shows » dont Le Loft, Nice People, Fear Factors, Greg le Millionnaire, L’île de la tentation ne sont que quelques exemples, quel coefficient de crédibilité et donc de légitimité le discours enseignant a-t-il à mettre en avant ?
Le « romantisme » de l’enseignant peut-il encore, à lui seul, faire de l’école l’univers « supportable » auquel G. Balandier [12]] a récemment fait référence et dont on devrait avoir le droit de retirer « deux enseignements essentiels : la certitude que tout savoir s’acquiert dans la persévérance ; et une dévotion durable pour la République » en plus d’un « apprentissage du groupe, des camarades - cette sociologie si particulière de l’enfance » ?

Magali Lemeunier-Quéré Enseignante, Chercheure en Didactologie des Langues et des Cultures (Cet article reprend une étude développée dans « Transmettre ou communiquer : une théorie de l’enseignement en tant que media » (2000) et est publié avec l’autorisation des éditions L’Harmattan).

[1] Lire M. Lemeunier, Transmettre ou communiquer : une théorie de l’enseignement en tant que media, L’Harmattan, 2000.

[2] [Lire « L’ennui à l’école, l’une des causes de la violence scolaire », Le Monde, 14.01.2003, p.10.

[3] [G.Balandier, Le pouvoir sur scènes, p.73.

[4] [« Le capital affectif » a été mis en évidence par V. Lemeunier in La notion d’affectivité dans une perspective de didactique du F.L.E., Thèse de Doctorat dirigée par le Pr. Louis Porcher, Paris III, 1993.

[5] [Pour l’ensemble de la France et des DOM, le personnel féminin est majoritaire à 63,6%. Données : Ministère de l’Education, DEP - Repères et références statistiques - édition 2002, p.222.

[6] [G.Balandier, Le pouvoir sur scènes, p.79.

[7] [« Le Perturbateur, acteur des mythes et des contes, le Bouffon cérémoniel, prêtre préposé à la cure du désordre, le Fou des cours et des rues [...] ont la charge de la vérité : sous l’ordre social, le désordre ; sous les institutions, la violence ; sous le pouvoir investi de la fonction à maintenir, le mouvement ; sous l’unité, les coupures irréductibles » in ibidem, p.67.

[8] [ibidem, p.63.

[9] [A.Prost, Eloge des pédagogues, p.175.

[10] [cité in P.Bourdieu (sous la direction de), La misère du monde, p.655.

[11] [J.Houssaye, Les valeurs à l’école, pp.37-38.

[12] [in « Notre univers manque de chair », Télérama n°2791 - 9 juillet 2003, p.44.


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