Les contraintes d’un enseignement FLE en Université Syrienne – le français en devenir

mardi 19 octobre 2004 , par jean-michel ducrot
 
l’enseignement du français en université syrienne nécessite un accompagnement spécifique et adapté au contexte... Est-il encore possible de dépasser les contraintes résultant d’un enseignement traditionel ?

Un pays historiquement tourné vers le français, comme l’est la Syrie, maintient au niveau linguistique des attaches fortes à cette langue, et ce malgré la montée en puissance dans les diverses communautés de la langue anglaise.

En général, le français est usité dans les familles chrétiennes et dans les couches aisées musulmanes (la majorité des musulmans ont tendance à être plutôt anglophiles et anglophones pour des raisons fonctionnelles) mais le français sert essentiellement comme langue de culture aux deux communautés religieuses. Actuellement, l’apprentissage linguistique du français en Syrie commence dès l’entrée au secondaire et dans certaines écoles en classe de primaire , mais il est rare de trouver de très bons francophones en première année universitaire.

En effet, même si dans les écoles, les autorités syriennes ont pris la décision depuis la rentrée 2002 de traiter de manière équilatérale le français et l’anglais et de rendre obligatoire l’enseignement du français à partir de l’avant dernière année de l’école primaire et ce jusqu’au baccalauréat, il est évident que nous n’en ressentons pas encore les bienfaits à l’entrée des étudiants dans le supérieur.

L’enseignement du français langue étrangère ne s’imposait pas au niveau universitaire à l’époque où le français dominait ( fin des années 60 ) en tant que langue seconde. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, et le français langue étrangère a dû être introduit en première année dans les départements de lettres françaises des 4 universités syriennes, sous la forme d’un programme de renforcement linguistique modulaire, qui a modifié d’année en année le curriculum initial. L’une des premières constatations faite lors du test d’entrée au département de français n’est autre que la baisse du niveau linguistique des bacheliers d’année en année.

Suite à l’importante avancée du secteur scientifique et la nécessité de faire évoluer l’économie du pays, le Ministère de l’éducation supérieur a commencé à accorder des fonds importants aux facultés de médecine, de sciences, d’économie, de droit, au détriment des facultés de Lettres, se laissant d’autre part submerger par la démocratisation des études supérieures. La sélection réalisée en entrant à l’université s’est faite à partir des années 85-90 sur des critères de réussite aux matières scientifiques du baccalauréat. Plus aucune sélection n’a pu être opérée depuis au département de français, dans lequel échouent les étudiants ayant obtenu les notes les plus passables à l’examen de fin d’études secondaires. Par conséquent, l’une des contraintes majeures réside dans le nombre croissant d’étudiants en première année de licence de Lettres françaises : 800 nouveaux apprenants en 2000, 950 en 2001, 1090 en 2002 jusqu’à 1250 inscrits en 2003 à Damas. La majeure partie n’ont pas choisi délibérément de s’inscrire dans cette section. Plus de 70% des étudiants de première année avouent en toute franchise qu’ils n’éprouvent pas d’intérêt particulier vis-à-vis de l’apprentissage de cette langue. En fait, un grave problème de motivation au début de leurs études supérieures complique l’enseignement-apprentissage en FLE, ainsi que la mission des enseignants de ce programme de formation linguistique. Ces professeurs ont également pour tâche de rendre leur enseignement plus attrayant et intéressant. Capter l’attention du public, lui faire prendre conscience que ce choix réalisé par dépit ne doit pas être un handicap pour leur avenir, et qu’ils ont tout intérêt à tirer parti de ce qui leur est offert dans ce programme : telle est la mission première de ces formateurs, qui se transforment en rhétoriciens dès les premiers cours. Surmonter la contrainte réelle du nombre et renverser les données devient leur fer de lance ! Néanmoins, il est évident que ce nombre en augmentation rapide met sérieusement en danger la qualité de l’enseignement-apprentissage. Il est relativement complexe de dresser un bilan exhaustif puisqu’aucune statistique n’a été réalisée jusqu’ici.

Le public est certes hétérogène : à côté de la bourgeoisie damascène ou aleppine et de la communauté chrétienne, nous remarquons un nombre colossal d’étudiants aux niveaux et motivations variés. Certains apprenants sont déjà engagés dans la vie active ; d’autres tentent plutôt d’éviter le chômage en flânant sur les bancs de l’université. Ce nombre, en tout cas , inquiète et entraîne de nouvelles questions fondamentales : celles des moyens et des conditions d’enseignement, qui restent problématiques, dans la mesure où les langues en général ne constituent pas des domaines porteurs, mais davantage un complément de formation utile.

Toute amélioration à apporter éventuellement au cursus, au curriculum et aux méthodes restera vaine, tant que le ministère de l’enseignement supérieur n’imposera pas certaines limitations, étant entendu qu’à l’heure d’aujourd’hui, tout élève ayant obtenu le baccalauréat peut être inscrit à la faculté des lettres malgré des notes parfois désastreuses en langues. Les solutions, auxquelles les autorités pensent, paraissent pleines de bon sens : en effet, des expertises sur la démarche qualité dans l’enseignement-apprentissage de la langue sont actuellement menées afin de mettre à jour les difficultés, de proposer des alternatives. Des sessions de formation de formateurs en didactique du FLE, des stages de remise à niveau intensifs en première année, la mise en place de colloques et de tables de réflexions régionales en didactique, en partie financés par l’agence universitaire de la francophonie, ont toute les chances de pallier certaines difficultés. L’enseignement du français langue étrangère tient donc sa place plus que jamais dans le cursus de Lettres et Civilisation françaises des facultés de Lettres en Syrie.


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