Le vocabulaire : « noyau dur » et « boule de neige »

dimanche 9 décembre 2007 , par Jean-Claude Rolland
 
L’enseignement et l’apprentissage du vocabulaire se heurtent en permanence à deux obstacles : d’une part, le volume toujours impressionnant de la masse lexicale à laquelle enseignants et apprenants sont confrontés, et, d’autre part, l’apparente anarchie qui règne dans le domaine des mots, du moins quand on la compare à l’essai de rationalité que représentent les livres de grammaire avec leurs chapitres, leurs règles et leurs tableaux toujours bien agencés. Les dictionnaires traditionnels, avec leur ordre alphabétique et leurs milliers d’entrées, et quels que soient par ailleurs la quantité, la qualité et le volume de leurs articles, ne sont qu’un pis-aller. Face à cette situation, la plupart des enseignants optent pour une « exposition » aléatoire de leurs apprenants aux mots nouveaux, au fur et à mesure que ceux-ci surgissent dans des textes oraux ou écrits, en espérant que le niveau du puits – par la force de ce goutte-à-goutte – finira bien un jour par monter sinon par se remplir.

Peu satisfaits d’une telle démarche, ou plutôt d’une telle absence de démarche, et pour essayer de mettre aussi un peu d’ordre et de rationalité dans la masse lexicale, il s’est toujours trouvé des auteurs pour élaborer des ouvrages reposant sur les regroupements thématiques traditionnels : la maison, l’école, le travail, les loisirs, etc. Plus récemment, et de façon novatrice, d’autres ont préféré élaborer des ouvrages reposant sur des regroupements sémantiques, qui visent à un enseignement à la fois plus progressif et plus systématique du vocabulaire [1]. Quant aux ouvrages de la collection “D’une langue ... à l’autre” (De Boeck Université, voir bibliographie), ils reposent sur des regroupements fonctionnels et notionnels de phrases ou de segments phraséologiques dont les composants sont les quelque 600 mots les plus importants du lexique français.

Qu’entendons-nous par « les mots les plus importants » ?

Un mot important, c’est d’abord un mot d’usage très fréquent, un « hyperfréquent » si l’on préfère, c’est-à-dire un mot appartenant aux six premières centaines des mots les plus utilisés, tels que les révèlent unanimement jusqu’à ce rang-là toutes les études de statistique lexicale. Il faut savoir qu’un tel mot est compris et utilisé aussi bien à l’oral qu’à l’écrit par tous les francophones du monde entier, quels que soient les groupes sociaux auxquels ils appartiennent, et qu’il en a été ainsi depuis la naissance du français moderne. On ne trouvera donc bien évidemment, dans ce « noyau dur » du lexique français, ni les néologismes ni les mots à la mode, ni les termes techniques, ni les mots d’argot, ni les régionalismes, ni des milliers d’autres mots certes également usuels mais néanmoins d’une fréquence insuffisante pour prétendre au droit de figurer dans notre peloton de tête.

Un mot important, c’est ensuite un mot polysémique, c’est-à-dire un mot dont tout francophone connaît bien les divers sens, mais dans lequel un apprenant étranger a toujours beaucoup de mal à percevoir que ces divers sens sont le plus souvent, dans sa langue maternelle, assumés par plusieurs vocables plutôt que par un unique équivalent. Un mot comme affaire, par exemple, est loin d’avoir uniquement le sens de l’espagnol negocio ou de l’anglais business, ce que tout enseignant sait bien mais ce que beaucoup de « machines à traduire » rudimentaires semblent encore ignorer.

Un mot important, c’est enfin un mot qui a la faculté de se combiner avec d’autres pour constituer des syntagmes, des mots composés, des locutions, des phrases plus ou moins figées, des proverbes, des citations, dont l’apprentissage est désormais reconnu comme indispensable, voire prioritaire, sur la voie d’une perception fine de la langue étrangère, et de la culture que celle-ci véhicule,

... sans oublier un peu plus d’une centaine de mots-outils grammaticaux tels que pronoms, prépositions, conjonctions, articles, etc., les séries finies, les nombres, les couleurs principales, les noms de jours, de mois, de saisons, et tous les mots usuels du temps, de l’espace, de la quantité, de la qualité et des besoins vitaux qui seraient passés à travers les mailles successives de la statistique, de la polysémie et de la combinatoire.

Les mots les plus importants de tous sont évidemment ceux qui possèdent les trois caractéristiques que nous venons de citer, à savoir l’hyperfréquence, la polysémie, et la faculté combinatoire. C’est le cas de notre centaine de mots-vedettes, précisément sélectionnés sur ces critères, et qui, depuis « affaire » jusqu’à « vouloir », donnent leur titre à un chapitre regroupant les suites syntaxiques ayant ce mot-titre au nombre de leurs composants. Ce que l’utilisateur trouvera dans les ouvrages de la collection “D’une langue ... à l’autre”, c’est donc quelques milliers de phrases ou éléments phrastiques de toutes sortes, uniquement composés de ces 600 mots importants, et rarement de quelques autres. Que l’on ne s’attende donc pas à trouver ici toutes les locutions du français telles qu’elles sont répertoriées dans des ouvrages spécialisés. Insistons sur ce point : notre combinatoire est rigoureusement interne, ce qui exclut la présence dans cet ouvrage de tout figement dont au moins un composant ne pouvait être retenu en tant que « mot important ».

L’utilisateur se rendra vite compte de la réapparition de certaines phrases çà et là dans plusieurs chapitres, dans les cas où deux au moins de leurs composants sont des vedettes. Puisqu’il y a, par exemple, un chapitre homme et un chapitre affaire, on ne sera pas étonné de rencontrer « Pierre est un homme d’affaires » dans chacun des deux chapitres. L’utilisateur sera donc régulièrement exposé aux mêmes mots et à des phrases récurrentes, ce qui devrait en principe assurer la rétention en contexte de ce noyau dur auquel, par l’effet « boule de neige », pourra ensuite adhérer progressivement – et plus facilement – un volume lexical dont la masse critique (généralement évaluée à 3000 mots) est selon nous la condition sine qua non de l’acquisition efficace et durable d’une langue étrangère, et ce, toutes compétences confondues.

On sera en revanche certainement surpris, et peut-être même déçu, de ne pas trouver ici de chapitres avoir, être, faire, bien, mal, bon, mauvais, ni tout  ; il faut comprendre que chacun de ces chapitres aurait nécessité à lui seul un volume à part entière, étant donné les centaines de phrases dans la composition desquelles entre chacun de ces mots. Mais on rencontrera ces derniers évidemment à de nombreuses reprises au fil des divers chapitres, dans la mesure où ils se combinent fréquemment avec les vedettes que nous avons sélectionnées ; et les phrases ainsi obtenues constituent tout de même un échantillon très représentatif du corpus total. Pour le reste, osons suggérer à l’utilisateur qu’il pourrait s’inspirer de notre travail pour le compléter et le dépasser, en relevant dans un cahier ou un ordinateur – au fur et à mesure de son apprentissage, de ses lectures, de ses « rencontres » lexicales et communicatives – les phrases figées dont il constaterait ici l’absence, qu’il classerait ensuite à sa convenance, et dont il chercherait dans sa propre langue l’équivalent le plus proche.

Car nos phrases sont effectivement classées. Dans chaque chapitre le classement adopté est celui d’un ouvrage sans lequel notre propre travail aurait été encore plus difficile et certainement moins rigoureux, à savoir Béacco. J.-C. et al., Niveau B2 pour le français, chap. 3, 4 et 6 (voir bibliographie). Nos phrases sont donc, comme dans ce dernier ouvrage, classées en fonctions de communication, notions générales et notions spécifiques, dans les mêmes termes et selon la même codification, à la seule différence que les intitulés sont donnés dans la langue source ou maternelle de l’apprenant et non en français. C’est cette codification qui permet à l’utilisateur de passer facilement d’un ouvrage à l’autre, en cas de besoin ou d’intérêt, mais, surtout de trouver dans notre index des fonctions et notions les chapitres qui contiennent les autres phrases qui, avec d’autres mots, jouent plus ou moins le même rôle communicatif.

Et, surtout dans la perspective de l’auto-apprentissage, nos phrases sont aussi traduites. Autant que possible on a fait appel à l’équivalent le plus proche ou le plus généralement admis. Dans les autres cas, la traduction est originale et n’a pas d’autre objectif que de permettre à l’utilisateur de se faire immédiatement une idée du contenu sémantique de la phrase française qu’il a sous les yeux. Ce qui n’exclut pas une utilisation réversible de notre ouvrage, mais à un autre niveau ; si les ouvrages de la collection “D’une langue ... à l’autre” se situent selon nous au niveau A2 pour l’apprentissage du français par des non-francophones, il faudra sans doute attendre B1, voire B2, pour en faire des outils d’apprentissage de la langue étrangère par des francophones, car beaucoup de mots de cette langue contenus dans les traductions, loin d’être toujours des hyperfréquents, auraient peu de chances de figurer parmi les mots importants de la même langue passant du statut de langue source à celui de langue cible [2].

Les chapitres des ouvrages de cette collection se présentent évidemment dans l’ordre alphabétique afin d’en faciliter la consultation à partir de l’index des fonctions et notions ; mais, à qui voudrait – pourquoi pas ? – en étudier le contenu de façon systématique et complète, nous recommandons de suivre plutôt l’ordre pédagogique proposé. Cet ordre repose sur un principe simple : ce qui est bref et léger est généralement plus facilement abordé, absorbé et digéré que ce qui est long et lourd. L’ordre pédagogique donne donc une liste qui va du chapitre recevoir (une page) au chapitre prendre (six pages), chaque nouveau chapitre étant un peu plus fourni que le précédent.

« Cerise sur le gâteau » – pour rester dans la métaphore gastronomique –, c’est un exergue poétique qui ouvre chaque chapitre. Un vers ou deux, guère plus, où figure le mot vedette, la citation étant extraite de l’œuvre d’un grand poète ou dramaturge. Avec le secret espoir que l’utilisateur alléché aura la curiosité d’aller un jour chercher sur Internet le reste du poème ou de la tirade ...

Mieux qu’un long discours, pour illustrer notre propos et le conclure, le chapitre « CŒUR » ci-après donnera au lecteur une idée de la microstructure de l’ouvrage. Nous avons choisi la version espagnole pour d’évidentes raisons mais nous enverrons volontiers les versions allemande ou néerlandaise du même chapitre à quiconque nous en fera la demande.

Je veux voir jusqu’au bout quel sera votre cœur.
Molière


CŒUR, n.m.

3.2.2.3. Expresar acuerdo concediendo
FR : Pierre fait les choses à contre-cœur.
ES : Pedro hace las cosas de mala gana.

3.2.7. Decir que se sabe
FR : Je sais tout ça par cœur.
ES : Me lo sé todo de memoria. / al dedillo.

3.2.14. Expresar el deseo de hacer algo
FR : Ça me tient à cœur.
ES : Eso me interesa mucho.

3.3.1. Expresar placer, alegría, dicha, felicidad
FR : Ça m’est allé droit au cœur.
ES : Eso me ha llegado al corazón.

3.3.4. Consolar, animar, reconfortar
FR : Haut les cœurs !
ES : ¡Arriba ese ánimo !

3.3.5. Expresar simpatía
FR : Je n’ai écouté que mon cœur.
ES : Sólo me he guiado por el corazón.

3.3.7. Expresar decepción
FR : Ça m’est resté sur le cœur.
ES : Eso se me ha quedado atragantado.

3.3.11. Expresar sufrimiento físico
FR : Pierre a mal au cœur.
ES : Pedro está mareado.

3.3.12. Expresar sentimiento por alguien o gusto por algo
FR : Pierre aime Marie de tout son cœur.
ES : Pedro quiere a María con todo su corazón.

3.3.13. Expresar odio por alguien o disgusto por algo
FR : Pierre ne porte pas Paul dans son cœur.
ES : Pedro no aguanta a Pablo.

3.3.22. Expresar interés por algo
FR : Pierre a pris les choses à cœur.
ES : Pedro se ha tomado las cosas a pecho.

3.4.3. Invitar a alguien a hacer algo
FR : Sortons faire un tour, si le cœur t’en dit.
ES : Salgamos a dar una vuelta, si te apetece.

4.1.1. Presencia, ausencia
FR : Pierre est mort par arrêt du cœur.
ES : Pedro se ha muerto de una parada cardiaca.

FR : Pierre a été frappé en plein cœur.
ES : A Pedro le han dado en pleno corazón.

4.3.3. Posición relativa
FR : Cet homme est au cœur de l’affaire.
ES : Este hombre es el protagonista central del caso.

4.4.1. Divisiones del tiempo
FR : C’est arrivé au cœur de la nuit.
ES : Sucedió en plena noche.

4.5.2.6. Capacidad, competencia
FR : Pierre a eu à cœur de bien faire son travail.
ES : Pedro se ha tomado a pecho hacer bien su trabajo.

4.6.3. Oposición, concesión
FR : Pierre fait ce qu’on lui demande, mais le cœur n’y est pas.
ES : Pedro hace lo que se le pide, pero lo hace de mala gana.

6.2.1. Sensaciones, percepciones
FR : Pierre a eu un haut-le-cœur en voyant l’état des lieux.
ES : Pedro tuvo arcadas al ver el estado del sitio.

FR : J’ai cru sentir le temps s’arrêter dans mon cœur. (Musset)
ES : He creído sentir el tiempo pararse en mi corazón.

6.2.2. Carácter y sentimientos
FR : Laisse parler ton cœur !
ES : ¡Escucha a tu corazón !

FR : Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. (B. Pascal)
ES : El corazón tiene sus razones que la razón no entiende.

FR : Loin des yeux, loin du cœur. (dicton)
ES : Ojos que no ven, corazón que no siente.

FR : Ça, c’est une affaire de cœur.
ES : Eso es un asunto sentimental. / de corazón. / un lance amoroso.

FR : Ça vient du cœur.
ES : Eso sale del corazón.

FR : Pierre a du cœur. / a bon cœur.
ES : Pedro tiene buen corazón.

FR : Paul est sans cœur. Var. : Paul est un sans-cœur.
ES : Pablo no tiene corazón.

FR : Pierre est un homme de cœur.
ES : Pedro es un hombre de gran corazón.

FR : Pierre a un cœur d’enfant.
ES : Pedro tiene alma de niño.

FR : Pierre a le cœur sur la main.
ES : Pedro tiene un corazón que se le sale del pecho.

FR : Pierre a laissé sa voiture à Paul de bon cœur.
ES : Pedro ha dejado su coche a Pablo de buena gana.

FR : Pierre a le cœur gros. Il en a gros sur le cœur.
ES : Pedro está apenado. Tiene mucha pena.

FR : Pierre a des peines de cœur.
ES : Pedro sufre penas de amor.

FR : Pierre a eu un coup de cœur pour un livre ancien.
ES : Pedro se ha encaprichado por un libro antiguo.

FR : Pierre est entré le cœur battant.
ES : A Pedro le latía el corazón cuando entró.

FR : Pierre n’a pas le cœur à rire.
ES : Pedro no tiene ánimo para reirse.

6.4. Educación
FR : Pierre a tout appris par cœur.
ES : Pedro se lo ha aprendido todo de memoria.

6.6.2. Juegos
FR : Pierre a joué la dame de cœur.
ES : Pedro ha jugado la reina de corazones.

6.14.2. Enfermedades, accidentes
FR : Pierre est malade du cœur. Var. Pierre a le cœur malade.
ES : Pedro está enfermo del corazón.

6.15.2. Relaciones sociales y asociativas
FR : Pierre est l’ami de cœur de Marie.
ES : Pedro es un amigo íntimo de María.

6.16.2. Actividad comunicativa
FR : Pierre et Paul se sont parlé la main sur le cœur.
ES : Pedro y Pablo se han hablado con la mano en el corazón. / sobre el pecho.

6.18.2. Política
FR : Pierre a le cœur à gauche / à droite.
ES : Pedro es de izquierdas. / de derechas.


Bibliographie

- Un Cadre européen commun de référence pour les langues (2001). Paris : Didier.
- Béacco, J.-C., Bouquet, S., Porquier, R. (2004). Niveau B2 pour le français. Paris : Didier.
- Coste, Courtillon, Ferenczi, Martins-Baltar, Papo, (1981). Un Niveau Seuil. Paris : Hatier.
- Danlos L. (Éd.) (1988). Les expressions figées. Langages n° 90. Paris : Larousse.
- Gross, G. (1996). Les expressions figées en français. Paris : Ophrys.
- Gross, M. (1986). Grammaire transformationnelle du français, 3 - Syntaxe de l’adverbe. Paris : ASSTRIL.
- Picoche, J., Rolland, J.-C. (2002). Dictionnaire du français usuel. Bruxelles : De Boeck-Duculot.
- Porcher, L. et al. (1981), Adaptation de « Un Niveau-Seuil » pour des contextes scolaires. Paris : Hatier.
- Rolland, J.-C. (1995). Vers des dictionnaires d’apprentissage. Le Français dans le monde, n° 275. Paris : Hachette.
- Rolland, J.-C. (1995). DICOFLE, lexique-grammaire de base pour l’enseignement et l’apprentissage du français langue étrangère. Sèvres : CIEP.
- Rolland, J.-C., Ketterer, S. et al. (2007). De l’allemand ... au français. Bruxelles : De Boeck Université.
- Rolland, J.-C., Rolland-Pérez, D. (2007). De l’espagnol ... au français. Bruxelles : De Boeck Université.
- Rolland, J.-C., Meul, E. (2007). Du néerlandais ... au français. Bruxelles : De Boeck Université.

Les trois derniers ouvrages cités peuvent être obtenus par l’intermédiaire de votre libraire habituel ou en les commandant directement à l’éditeur sur le site www.deboeck.com. (Envoi franco de port dans toute l’Union Européenne.) Accès directs : Allemand Espagnol Néerlandais

[1] Par exemple le Dictionnaire du Français Usuel auquel nous avons collaboré aux côtés et sous la direction de Jacqueline Picoche.

[2] ... comme le lecteur hispanophone pourra le vérifier lui-même sur les traductions en espagnol du chapitre coeur donné en exemple.


Contrat Creative Commons
Cette création est mise à disposition sous un contrat Creative Commons.


FLE
Vous avez lu l'article. À vous la parole.
Quels sont vos commentaires, opinions, ajouts ?
Répondre à cet article