1. Le tableau le plus traditionnel
Le tableau le plus traditionnel, c’est celui qu’on trouve, par exemple, dans deux ouvrages qui, pour plusieurs générations d’élèves, ont fait - et font encore - autorité en matière de langue française, à savoir L’Art de conjuguer, de Bescherelle (Paris, Hatier, 1962) ou le Petit Robert (multiples éditions depuis 1967.)
Sous l’apparence anodine d’une table de conjugaison, ce tableau - où nous n’avons conservé, par économie et commodité, que la première personne du singulier - cache mal - en fait révèle - un authentique système à deux dimensions en termes de « modes » (indicatif, conditionnel, subjonctif, impératif, infinitif, participe) et de « temps » (présent, passé, futur, imparfait, plus-que-parfait). Avec des variantes dans la disposition selon les ouvrages ou les éditions, les modes (au nombre de 6) et les temps (au nombre de 21) y sont présentés de la façon suivante :
On relève dans ce tableau un ensemble de formes simples et de formes composées (composées d’un auxiliaire suivi de la forme simple du participe passé). Pour ne parler que de l’indicatif, deux temps seulement - le passé simple et le passé composé, qui ne sont pas placés l’un en face de l’autre - sont ainsi formellement dénommés. (La logique du tableau - car il y en a tout de même une ! - est l’identité du temps de l’auxiliaire avec le temps de la forme simple.) On remarque en effet un futur simple mais pas de *futur composé. Et c’est l’appellation antérieur - une appellation cette fois-ci fonctionnelle et non plus formelle - qui est donnée à deux autres temps composés de ce mode, à savoir le passé antérieur et le futur antérieur.
On constate, aussi bien dans l’indicatif que dans le subjonctif, l’absence d’un *parfait qui justifierait les appellations imparfait et plus-que-parfait.
On remarque enfin, dans le conditionnel et dans le subjonctif, une forme qui, curieusement, apparaît dans chacun des deux modes sous deux appellations différentes, passé 2ème forme dans l’un, et plus-que-parfait dans l’autre, à la différence près que ce dernier est précédé de la conjonction que.
Nous ne nous attarderons pas sur les origines de ces dénominations, heureusement devenues au fil des siècles de simples étiquettes pour des usagers francophones qui ne se demandent plus depuis longtemps - du moins on l’espère ! - ce que, par exemple, l’imparfait peut bien avoir d’imparfait ! La terminologie grammaticale a parfois ses raisons que la synchronie ignore.
2. Quelques entorses à la tradition
Si Bescherelle et Le Robert sont des autorités avérées en français langue maternelle, ils ont eu, en français langue étrangère, un émule longtemps incontesté en la personne de G. Mauger, auteur de méthodes connues et utilisées dans le monde entier pendant des décennies, et d’une non moins célèbre grammaire, la Grammaire pratique du français d’aujourd’hui, Paris, Hachette 1968.
Les tableaux de conjugaisons - pour ne prendre que l’exemple du verbe tenir - se présentent dans ce dernier ouvrage de la façon suivante :
La présentation, les noms et le nombre des formes sont grosso modo et à première vue les mêmes que précédemment, sauf que Mauger fait quelques entorses à la tradition. En effet :
les modes indicatif et conditionnel sont amalgamés en un seul mode à deux têtes, ce qui ramène le nombre des modes de 6 à 5.
le futur simple (de l’indicatif) est devenu futur tout court.
les temps sont présentés de telle façon que, dans chaque mode, chaque forme simple est clairement flanquée de la forme composée correspondante, ce qui n’était pas aussi bien mis en évidence dans le tableau précédent, du moins pour les modes conditionnel et subjonctif.
le conditionnel passé 2ème forme a disparu, mais une note en bas du tableau (non reproduite ici) en signale tout de même l’existence et l’identité formelle avec le plus-que-parfait du subjonctif.
enfin une autre note signale l’existence de temps surcomposés : j’ai eu parlé, j’aurais eu parlé, etc. avec un renvoi pour plus d’explications à un certain nombre de paragraphes dans le corps de l’ouvrage.
Un nouveau Bescherelle, La Conjugaison pour tous (Paris, Hatier, 1997) fait partiellement sienne la présentation de Mauger : mêmes notes de bas de page que les deux ci-dessus, même distribution rigoureuse des formes composées en regard des formes simples ... mais le conditionnel y reste un mode à part entière, et le futur simple y conserve son épithète.
3. Un tableau beaucoup moins conventionnel
La Grammaire Larousse du Français Contemporain (Paris, Larousse, 1964) de Chevalier, Blanche-Benveniste, Arrivé, Peytard, propose le tableau ci-après qui rompt de façon encore plus nette avec la tradition dans la mesure où
la disparition du conditionnel en tant que mode y est confirmée : il prend purement et simplement place parmi les temps de l’indicatif ;
non content de s’être approprié le conditionnel, l’indicatif s’est de plus enrichi d’un futur périphrastique (je vais + inf.), avec une forme en regard (j’allais + inf.) qui n’est pas une forme composée comme les autres ... et qui reste anonyme ! On se demande au passage la raison de cette faveur faite au couple je vais/j’allais + inf. Des formes comme je viens/venais de + inf., ou je suis/j’étais en train de + inf. auraient eu les mêmes droits à figurer dans ce tableau, il est vrai déjà passablement chargé, comme on va le voir.
En effet - et c’est bien surtout ce qui d’emblée frappe le plus le lecteur de cette présentation - on constate la présence - ici pleinement assumée - d’un ensemble complet de formes surcomposées, chaque forme simple étant donc flanquée non seulement d’une forme composée, comme dans le précédent tableau, mais également de la forme surcomposée correspondante.
Deux ouvrages un peu plus tardifs, le Dictionnaire des verbes français (Paris, Larousse, 1969) et le Dictionnaire du français vivant (Paris, Bordas, 1972) reprendront partiellement cette présentation, en faisant eux aussi - mais le deuxième déjà plus timidement et moins systématiquement - leur place aux formes surcomposées. Ils ne jugeront pas utile, en revanche, de faire apparaître le couple je vais/j’allais + inf.
4. L’axe du temps
Nous ne mentionnerons pas ici les tableaux qui introduisent le mode gérondif (pourquoi pas le supin ?!), ni ceux, réduits à quelques temps principaux, que l’on trouve dans les méthodes de français langue étrangère. Reconnaissons à ces dernières qu’elles n’ont pas la prétention de donner un aperçu global du système mais seulement le légitime souci de rassembler les seules formes que l’élève a le plus besoin de bien et vite apprendre.
Quelques mots en revanche d’une présentation assez fréquente, reprise par de nombreux grammairiens, qui n’est pas un tableau de conjugaison, mais qui consiste à considérer le temps comme se déroulant de façon linéaire et à le découper sur un axe orienté de gauche à droite en trois "époques", passée, présente, et future, plus communément appelées « le passé », « le présent », et « le futur » :
----- passé ----/------- présent --------/------- futur ------->
On trouvera une représentation linéaire - limitée à l’indicatif - du système verbal sur le site :
http://www.ac.wwu.edu/ oussele/OusselinLignedutemps.htm
Il arrive que, pour dépasser et complexifier une présentation qui demeurerait autrement par trop simpliste, on trace un deuxième axe parallèle au premier - ce qui a au moins le mérite de rétablir une sorte de deuxième dimension -, ou qu’on fasse appel - comme dans la partie grammaticale de Adaptation de « Un niveau-seuil » pour des contextes scolaires (Strasbourg, Conseil de l’Europe, 1980) - à une terminologie aux allures un peu « savante » : rétrospection, anticipation, degré zéro, mise en relief, déroulement, accomplissement, étatif, résultatif ... Dans tous les cas on éprouve visiblement la plus grande difficulté à caser dans ces trois "époques"- quand bien même sur deux axes - les diverses formes verbales de l’indicatif-conditionnel, sans parler de l’encombrant subjonctif qui n’est généralement pas de la partie dans ce type de présentation linéaire. En revanche il faut noter, aux côtés des termes de « mode » et de « temps », l’apparition dans les grammaires et l’utilisation pédagogique de plus en plus fréquente d’une troisième catégorie, celle de l’ « aspect ».
Confronté à tant de différences, d’insuffisances ici et là d’excès, partout d’incohérence dans la terminologie, on se sent en droit de chercher à donner du système verbal français une présentation plus raisonnée et par là peut-être plus rationnelle, plus stable, et plus compréhensible. Et face à l’impossibilité, pour chaque forme, de rendre compte, par une seule dénomination, de sa forme et/ou de ses diverses fonctions, on se sent également autorisé à proposer - du moins dans le modeste cadre de cet article - un jeu d’étiquettes qui seraient à la fois plus neutres et plus « parlantes ».
(à suivre)
