Nous avons vu précédemment (ch. 3) d’une part la coexistence dans le système verbal français des formes FASSE et FERA, situées au même angle « V » (Virtuel) de notre cube théorique, et d’autre part l’apparition d’une forme périphrastique VA FAIRE ressentie comme une concurrente directe de FERA, surtout par les apprenants étrangers de français qui ne perçoivent pas toujours bien clairement ce qui les différencie l’une de l’autre. Pour sérier les problèmes, et pour mieux comprendre les fonctions de FERA, voyons d’abord ce qui oppose cette forme à FASSE.
Note : Nous aurions pu, dans le cadre de cet exposé, consacrer un chapitre à l’opposition plus générale Actuel vs Virtuel (ou, si l’on préfère, Indicatif vs Subjonctif). Nous ne l’avons pas fait, pensant n’avoir rien de neuf à apporter à un sujet amplement étudié ailleurs depuis longtemps. Sur cette question nous préférons renvoyer le lecteur curieux à de bonnes lectures comme Système grammatical de la langue française, de Georges Gougenheim, p. 191 à 205, ou, avec une tout autre perspective, Grammaire transformationnelle du français, syntaxe du verbe, de Maurice Gross.
1. FERA et FASSE
On aura une assez bonne idée de ce qui distingue FASSE de FERA dans certaines subordonnées en observant les constructions des verbes souhaiter et espérer, et celles des adjectifs possible et probable :
Max souhaite que Luc vienne vs Max espère que Luc viendra.
Il est possible que Luc vienne vs Il est probable que Luc viendra.
Dans des phrases de ce genre il est peu vraisemblable qu’un bon francophone fasse la faute d’intervertir les modes, car leur choix n’y est pas arbitraire. Les modes choisis par la langue dans chaque cas - de façon, il est vrai, un peu redondante - d’une part sont soumis aux sens respectifs des verbes ou adjectifs en amont, et d’autre part les renforcent. L’espoir et le probable sont, bien sûr, encore situés dans le Virtuel, mais ils sont plus sûrs, plus proches de l’Actuel que ne le sont le souhait et le possible ; ils sont du Virtuel déjà en très bonne voie d’actualisation.
Par rapport à l’Actuel FAIT, il nous semble que FERA n’est pas sans jouer, dans le Virtuel, le rôle joué par FAISAIT dans le Passé. En d’autres termes, plus traditionnels, si FAISAIT, comme on l’a vu au chapitre précédent, est souvent un « présent dans le passé », FERA est souvent un « présent dans le futur ». Dire
Les élections auront lieu l’an prochain.
c’est se transporter mentalement un an plus tard, y imaginer l’évènement « élections », et donc, d’une certaine façon, prédire cet évènement et l’actualiser. Rien de plus prédictif, pour prendre un exemple bien connu, que les prévisions météorologiques à court terme, toujours exprimées avec des FERA accompagnés de dates bien précises : Il pleuvra demain sur l’ensemble du pays.
Mais le rapprochement avec FAISAIT ne s’arrête pas là. On se souvient (ch. 4) que cette forme n’est pas autonome, qu’elle a besoin de « marqueurs de passé » pour pouvoir exprimer des actions ou états passés, et qu’en l’absence de tels marqueurs elle se met très facilement à jouer des rôles qui n’ont plus grand chose à voir avec la simple temporalité. Il semble bien qu’il en aille de même avec FERA qui, privé d’un « marqueur de futur » (date, durée, adverbe ou locution de temps, ou syntagmes du genre nos descendants, les générations futures) tend à perdre sa valeur purement prédictive au profit d’actes de parole proches de ceux qui sont d’ordinaire linguistiquement réalisés à l’aide de l’impératif ou des opérateurs modaux (ch.3, 4.2.). Si nous reprenons notre exemple Les élections auront lieu l’an prochain en l’amputant de sa locution adverbiale, nous obtenons
Les élections auront lieu.
En discours, on peut imaginer pour cet énoncé de multiples contextes possibles, plus ou moins neutres (gros titre de journal, par exemple, laissant entendre que ces élections ont failli ne pas avoir lieu). Dans la bouche d’une autorité politique, d’un « décideur », un tel énoncé signifie implicitement Je veux / J’ai décidé / J’ordonne que des élections aient lieu, ou plus simplement encore Que des élections aient lieu ! (On sait que Que FASSE ! est la seule façon d’exprimer l’ordre à la troisième personne.)
L’exemple probablement le plus célèbre d’énoncés non datés, et cette fois à la deuxième personne, est celui des Dix Commandements (« Tu ne tueras point ») qui ne sont pas - malheureusement pour l’humanité ! - des prédictions, mais bien plutôt des ordres, des injonctions, des interdits, des impératifs futurs, des impératifs de permanence : Désormais, tu ne dois pas tuer. Et si tu le fais, comme le dit la loi, tu seras puni, nous devrons te punir, il faudra que tu sois puni.
2. FERA et VA FAIRE
Disons le d’emblée et nettement : les deux formes co-existent et sont toutes deux bien vivantes. Il n’est pas question que l’une (VA FAIRE) remplace l’autre (FERA), même à l’oral. Au quotidien, pour des raisons situationnelles, VA FAIRE est sans doute plus fréquente, ce qui n’est pas la même chose. Ce que l’on peut pressentir de la forme périphrastique, c’est - pour reprendre notre formulation ci-dessus - qu’elle est à son tour située dans un Virtuel encore en meilleure voie d’actualisation que ne l’était déjà FERA par rapport à FASSE. Le processus d’actualisation est si bien engagé qu’on ne voit pas ce qui pourrait s’y opposer. C’est la raison pour laquelle on a appelé cette forme « futur proche ». On verra que « futur immédiat » aurait été plus exact.
Un bon moyen d’y voir un peu plus clair entre ces deux formes est de constituer un petit corpus de phrases et d’examiner ce qui se passe dans chacune d’entre elles quand on y remplace une forme par l’autre. On y trouvera en outre matière à affiner encore plus les usages de FERA dans la mesure où cette forme nous semble vraiment située entre FASSE et VA FAIRE, et n’être donc ni aussi virtuelle que la première, ni aussi actuelle que la seconde.
2.1. Remplacement de FERA par VA FAIRE
(1) Tu ne tueras point.
Les « Dix Commandements », on vient de le voir, sont tous à la forme FERA, et pour cause ! On les imagine mal avec des VA FAIRE. En miroir, observons l’expression du refus d’obéir dans des phrases comme Non, il n’en est pas question, je n’irai pas. Des phrases injonctives avec VA FAIRE (Tu vas te taire !?) ne sont pourtant pas impossibles ; elles sont même fréquentes, à une condition, semble-t-il : que l’énoncé soit de forme interro-exclamative. Elles équivalent alors à un impératif. L’ordre porte sur une temporalité immédiate.
(2) Je ne descendrai que quand le train sera complètement arrêté
Pourrait-on dire Je ne vais descendre que quand le train sera complètement arrêté ? Difficile de répondre par oui ou par non. Nous avons pu vérifier que les avis divergent. Si cette phrase ne semble pas - en tout cas - très naturelle, nous ferons l’hypothèse que c’est pour la raison suivante : elle met en jeux trois temps, t0, celui de l’énonciation, t1, celui de l’arrêt du train, et t2, celui de la descente du locuteur, chronologiquement dans cet ordre ; il n’y a pas immédiateté entre t0 et t2, séparés par t1 ; cette interposition de t1 nous semble être la cause de l’impossibilité de vais descendre. Et si seul FERA est possible dans la principale on voit mal que soit possible une autre forme que AURA FAIT dans cette subordonnée temporelle exprimant l’antériorité.
(3) Combien de fois faudra-t-il que je te le répète ?
Le côté justement « à répétition » de l’action envisagée, qui suppose des intermittences, rend difficile - mais non impossible - l’emploi de va-t-il falloir. Comme en (2), il y aura là plusieurs t1 s’interposant entre le t0 de l’énonciation et les t2 envisagés.
L’emploi de va-t-il falloir semble notamment justifié si le locuteur perçoit cette période de répétitions comme un tout insécable à partir de maintenant.
(4) Je te confisque ton ballon. Tu ne le reverras pas de si tôt.
Le temps de la confiscation, c’est encore ce t1 qui s’interpose entre t0, temps de l’énonciation, et t2, moment du retour du ballon dans les mains de son propriétaire. Il semble difficile de dire Tu ne vas pas le revoir de si tôt.
(5) Tu m’en diras des nouvelles !
Un laps de temps t1 doit nécessairement s’écouler entre t0 et t2 : c’est le temps, aussi bref soit-il, accordé à l’allocuté pour qu’il savoure le livre, le vin, ou l’aliment qui est ainsi offert à sa dégustation à venir. Il semble difficile de dire Tu vas m’en dire des nouvelles !
(6) Préviens-moi quand tu verras l’eau bouillir.
Le laps de temps implicite qui va s’écouler entre le moment de l’énonciation et l’action de bouillir interdit l’emploi de quand tu vas voir l’eau bouillir.
(7) Si ça recommence, on appellera le médecin.
Le temps de calme entre les deux crises, quelle qu’en soit la durée, s’interpose entre celui de l’énonciation et l’appel du médecin. Difficile de dire on va appeller le médecin.
(8) Si par hasard il n’y en a pas, on en achètera.
On va d’abord vérifier. Le temps de la vérification s’interpose entre celui de l’énonciation et celui de l’achat. Difficile de dire on va en acheter.
(9) Les enfants seront toujours les enfants.
(10) Je ne comprendrai jamais pourquoi ... etc.
Il semble bien que VA FAIRE soit incompatible avec toujours et jamais.
(11) Mon fils sera un grand champion. (Je le veux.)
(11 bis) Mon fils va être un grand champion. (Je le pressens.)
(12) Tiens, attrape ça, ça t’apprendra !
Il faut du temps pour apprendre, comme le sait bien tout pédagogue. Il va donc s’écouler un certain temps entre le moment de l’énonciation et celui de l’acquisition du savoir ainsi promis à l’intéressé. Sur le coup - c’est le cas de le dire ! - le dit intéressé a plutôt envie de se venger de la rossée qu’il vient de recevoir, de la mauvaise expérience qu’il vient d’avoir. La sagesse, ce sera pour plus tard. Et pourtant ...
2.2. Remplacement de VA FAIRE par FERA
(13) Attends un peu, garnement, je vais t’apprendre, moi !
Ici « apprendre » n’est plus qu’un euphémisme ironique pour « rosser ». Et la rossée, c’est pour tout de suite ! On imagine moins bien Attends un peu, garnement, je t’apprendrai, moi ! mais on se gardera d’affirmer que c’est absolument impossible.
(14) Si ça continue, je vais me fâcher !
Contrairement à ce qui se passe avec le verbe « recommencer » (voir phrase 7), le sens même du verbe « continuer » implique qu’aucun t1 n’est envisagé entre t0 et t2. Il semble donc que l’emploi de ce verbe dans les subordonnées en « si » interdise tout FERA dans les principales : * Si ça continue, je me fâcherai !
(15) Assieds-toi, je vais préparer le thé.
Une phrase comme Assieds-toi, je préparerai le thé est assez peu vraisemblable. Elle le devient un peu moins si on intercale un « et » entre les deux propositions : Assieds-toi et je préparerai le thé car il s’établit alors entre elles un lien conditionnel tel que la phrase s’interprète comme signifiant Si tu t’assois, je préparerai le thé. En retour, on imagine mal la possibilité de phrases du genre * Assieds-toi et je vais préparer le thé.
(16) Je vais avoir 18 ans.
Phrase tout à fait naturelle telle quelle, sans autre contexte. En revanche J’aurai 18 ans n’est possible qu’avec une précision ajoutée (date, durée), par exemple bientôt ou dans un mois ou le trois avril. Ajouter des précisions à notre phrase de départ ne pose évidemment pas de problème, si l’on reste dans des limites temporelles raisonnables : Je vais bientôt avoir 18 ans. Je vais avoir 18 ans dans un mois. Je vais avoir 18 ans le trois avril. (Dans ce dernier cas on suppose qu’il ne reste au locuteur que quelques semaines à avoir encore 17 ans, tout au plus deux ou trois mois.)
(17) Attention ! Tu vas tomber !
Impossible d’avoir * Attention ! Tu tomberas ! L’action de tomber est trop actualisée dans l’imaginaire du locuteur pour qu’un tomberas beaucoup plus virtuel puisse être utilisé.
(18) Elle va avoir un enfant.
Comme la phrase 16, celle-ci est tout à fait naturelle telle quelle, sans autre contexte. En revanche Elle aura un enfant ... n’est possible qu’avec une précision conditionnelle ou temporelle ajoutée, du genre ... quand elle le décidera ou ... si sa santé le lui permet.
(19) Qu’est-ce-qui va nous arriver maintenant ?
Il semble bien que FERA soit incompatible avec maintenant.
En résumé :
La répartition des emplois entre ces deux formes ne repose pas sur l’opposition un peu simpliste "proche - éloigné", comme le suggère la terminologie traditionnelle, mais bien plutôt sur l’opposition "contigüité - rupture" par rapport au moment de l’énonciation. Il suffit qu’une action ou un évènement « autre » d’une durée t1 vienne s’intercaler entre le temps t0 de l’énonciation et le moment t2 de l’action exprimée au « futur » pour que la forme utilisée soit obligatoirement FERA. En l’absence de cette action « autre », la forme utilisée est VA FAIRE. En d’autres termes, il serait peut-être plus approprié d’appeler ces deux formes respectivement le « futur médiat » et le « futur immédiat », à condition de bien vouloir donner ici à ces deux mots - surtout au deuxième - leur sens originel, car il se trouvera toujours quelqu’un pour se demander - et demander - comment Je vais avoir 18 ans dans un mois peut bien être « immédiat » !
(à suivre)
