On examinera dans ce chapitre comment se répartissent les rôles entre les trois formes qui se bousculent à l’angle « AP » (Actuel Passé) de notre cube (voir début du ch. 3), à savoir FIT, A FAIT (II), et FAISAIT, formes traditionnellement appelées « temps du passé ». Nous verrons d’abord ce qui oppose les deux premières l’une à l’autre, puis ce qui les oppose ensemble à la troisième.
N.B. L’expression de l’antériorité - qui fait intervenir les formes composées ou surcomposées du plan inférieur - sera traitée ultérieurement. Il ne sera donc ici question ni de AVAIT FAIT ni de A FAIT (I). Pour cette raison, qui lève toute ambigüité entre A FAIT (I) (Actuel Réalisé) et A FAIT (II) (Actuel Passé), et par commodité d’écriture et de lecture, au lieu de A FAIT (II) nous écrirons simplement A FAIT.
1. L’opposition FIT vs A FAIT
On ne s’attardera pas sur l’opposition entre ces deux formes traditionnellement appelées passé simple et passé composé ; elle a été bien étudiée et exposée par Émile Benveniste dans sa théorie de l’énonciation, et reprise par de nombreux linguistes, grammairiens et auteurs de méthodes. Selon Benveniste la répartition des rôles entre A FAIT et FIT est claire : si A FAIT s’emploie surtout en "discours", FIT s’emploie uniquement en "histoire" (ou "récit").
Relèvent du "discours" les énoncés oraux ou écrits référés à l’instance d’énonciation, c’est-à-dire comportant des embrayeurs (je, tu, ici, maintenant) et des marques de modalisation (manière dont le sujet prend en charge son énoncé : le je présent dans le discours c’est le je qui prend en charge l’énoncé.) Ce type d’énonciation se caractérisera donc par l’abondance des traces de cette prise en charge (modalités affectives, exclamations, etc.) Dans le discours le sujet parlant en même temps qu’il se définit comme je assume ses propos.
Relèvent en revanche du "récit" les énoncés, presque toujours écrits (ou lus ou récités), qui, dépourvus d’embrayeurs, ne contiennent aucune référence à l’instance d’énonciation : ils ne sont donc compatibles qu’avec la « non-personne » (plus traditionnellement connue comme la « troisième personne ».) Dans le récit tout se passe donc comme si personne ne produisait l’énoncé, comme si les événements se racontaient tout seuls. Le récit fait l’objet d’une assertion avec une modalisation "zéro" puisque son énonciateur s’efface, ne laisse pas de trace dans son énoncé. Dans le récit l’énonciateur se pose comme indéterminé, sujet quelconque qui se contente de constater au lieu d’asserter réellement.
Si je raconte des événements qui me sont arrivés récemment, je suis en discours et non en récit. Je vais donc raconter ma petite histoire vraie avec des A FAIT. Mais il arrive aussi à je (réel ou fictif, alors appelé le narrateur) de raconter son histoire, voire de se considérer comme un personnage historique : Je sortis ce jour-là à cinq heures est un énoncé "historique" (mémoires, romans à la première personne) où le je qui écrit et celui qui sortis sont plus dissociés (par le temps ou la fiction) que véritablement liés : l’auteur fait de lui-même un des acteurs d’une époque - réelle ou fictive - révolue qui n’a plus rien à voir avec celle dans laquelle il se trouve au moment de l’écriture. D’où des emplois possibles - et fréquents - de FIT à la première personne du singulier, toujours possibles mais forcément plus rares à la première personne du pluriel, où je fait alors partie d’un groupe appelé nous.
Mais depuis l’arrivée de A FAIT sur l’angle « AP » de notre cube, l’emploi de FIT avec la deuxième personne relève désormais d’une autre époque et de la littérature des siècles passés. Les méthodes de langue qui occultent dans leurs tableaux de conjugaisons les formes désuètes (tu) FIS et (vous) FÎTES ont raison de le faire. Elles suivent peut-être trop aveuglément Benveniste en ne donnant que les troisièmes personnes, car, comme on vient de le voir, la première, bien que rare, reste tout de même vivante.
En revanche, que l’on raconte "l’Histoire" ou "des histoires", FIT est bien - et encore pour longtemps - la seule forme autorisée. Les petits francophones qui lisent ou écoutent des histoires avant de s’endormir le savent si bien que, pris à leur tour de créativité narrative, il leur arrive d’inventer des « passés simples » de leur cru (... et la princesse * s’endorma). Ces mêmes enfants s’étonneraient donc de la désinvolture avec laquelle, dans des livrets écrits ou ré-écrits en français dit "facile", et pour les besoins ( ?) de l’apprentissage du français par des étrangers, les FIT ont été abusivement remplacés, par des A FAIT qui sonnent affreusement faux et rendent de beaux contes ou de belles histoires insipides et illisibles.
Quelle que soit la forme à laquelle nous aurons affaire, que ce soit FIT ou A FAIT, nous pourrons donc désormais la considérer comme un « marqueur de passé » à part entière.
2. L’opposition FAISAIT vs A FAIT ou FIT
Remarque préliminaire : pour ne pas alourdir inutilement cette partie, on ne traitera en fait que de l’opposition FAISAIT vs A FAIT, étant entendu que dans ce que nous dirons ci-après, A FAIT pourrait - mutadis mutandis - partout être remplacé par FIT, en tenant évidemment compte de ce que nous venons de dire en ci-dessus en 1.
Et en guise de préambule, une mise en garde : beaucoup d’indications données dans certaines méthodes ou grammaires sont fausses ou réductrices. On lit en effet çà ou là des choses comme
"L’imparfait exprime la répétition, l’habitude." Peut-être, mais il n’en a pas le privilège :
Pendant mon séjour à l’hopital, Max est venu me voir tous les jours.
"L’imparfait exprime la durée." Même remarque, avec un seul et célèbre exemple :
Longtemps je me suis couché de bonne heure. (Proust)
"Le passé composé est ponctuel." Certes, mais à son tour de ne pas avoir de privilège ; les phrases du genre « À 15 h pile, Max entrait dans le bureau de Luc » abondent dans les romans.
"L’imparfait est un temps du passé." Nous allons bientôt voir que ce n’est que partiellement vrai, et donc souvent faux.
Il nous faudra donc trouver d’autres points sur lesquels divergent les deux formes en présence ; qu’est-ce donc qui fait qu’on ne puisse employer l’une pour l’autre sans aussitôt changer le sens ou la perspective de l’énoncé ?
Pour tenter de sérier les problèmes, on adoptera une approche syntaxique du problème. On partira de la présence constatée de FAISAIT
dans des propositions principales ou indépendantes.
dans les diverses subordonnées à l’indicatif (temporelles, causales).
dans des complétives de type « discours indirect ».
dans des subordonnées « hypothétiques » introduites par « si », « comme si », etc...
2.1. FAISAIT dans les propositions principales ou indépendantes
Reprenons le début de La recherche du temps perdu :
Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire :"Je m’endors." Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait ...
Est-il possible de remplacer me suis couché par me couchait et sinon pourquoi ? Est-il possible de remplacer se fermaient par se sont fermés et éveillait par a éveillé et sinon pourquoi ?
À la première question nous répondrons que, pour qu’il soit autorisé à parler du passé, FAISAIT est toujours dans une situation de dépendance par rapport à un marqueur de passé préalablement posé ; FAISAIT n’est pas autonome ; FAISAIT exige qu’antérieurement à son apparition un marqueur de passé quelconque ait été utilisé : une date, un âge, un adverbe, un FIT ou un A FAIT, un lieu, un peuple ou un personnage qui nous renvoie clairement dans l’Histoire. Dans le texte-exemple ci-dessus, Proust ne va pouvoir utiliser FAISAIT qu’après avoir posé le marqueur de passé me suis couché. (Ce marqueur - et lui seul - nous dit que le narrateur parle d’une époque révolue ; il implique que, depuis un certain temps non précisé, il a changé d’habitude et se couche tard.) C’est pour cette même raison - mais avec un autre type de marqueur - que je peux commencer un texte par « Les Gaulois habitaient des huttes en bois » alors que je pourrais difficilement commencer par « Les Français prenaient généralement leurs vacances en août ». Un tel début n’est possible que si la suite de mon texte montre que j’ai écrit un roman de science-fiction dans lequel les Français sont devenus une peuplade appartenant désormais à un passé révolu, en un mot à l’Histoire.
À la deuxième question nous répondrons que A FAIT aurait été possible si la deuxième phrase du texte avait commencé par Une fois au lieu de Parfois. Ce dernier adverbe, en multipliant les fois où les choses se sont passées de la même façon, a la vertu de provoquer ce qu’en termes cinématographiques on appelle un « arrêt sur image ». Plusieurs passés identiques constituent une sorte de FAIT de permanence (voir ch. 2), mais de permanence dans le passé, bien sûr, de permanence provisoire. Il s’agit là de l’emploi d’un FAISAIT descriptif comparable à ceux qui décrivent le cadre d’une action passée sur laquelle on s’arrête un certain temps.
En somme, alors que A FAIT fait avancer l’action (c’est une succession de photos différentes, comme au cinéma), FAISAIT la fixe, la fige, d’où son emploi dans les descriptions (plusieurs actions en suspens ou plusieurs états ensemble sur la même photo), et les habitudes (plusieurs photos prises à des dates différentes représentant la même action en suspens ou le même état).
Comme nous l’avons fait sur le début de La recherche, on s’exercera avec profit au remplacement de A FAIT par FAISAIT - et inversement - au début de l’histoire policière proposée par Geneviève de Salins et Sabine Dupré La Tour dans leurs "Exercices de grammaire : perfectionnement", Hatier, 1988, p. 38 :
"Monsieur Maussin, où étiez-vous ce matin ? Qu’avez-vous fait entre 7 heures et 10 heures ce matin ?"
L’interrogatoire du juge Marchand commençait. Confortablement assis dans un fauteuil en cuir, il fixait calmement son suspect n°1.
1 "Où avez-vous été ce matin ?" : A FAIT impliquerait que le suspect a peut-être été successivement dans plusieurs endroits, alors que FAISAIT implique qu’il n’a pas quitté un même lieu de toute la matinée.
2 "Que faisiez-vous entre 7 heures et 10 heures ce matin ?" : FAISAIT impliquerait que le suspect ne s’est livré qu’à une seule et même activité pendant l’intervalle cité, alors que A FAIT implique qu’il s’est probablement livré à plusieurs activités différentes successives.
3 "L’interrogatoire du juge Marchand a commencé." : A FAIT ne serait possible qu’à condition de placer cette phrase au début du texte, avant la question du juge, et d’ajouter un adverbe comme "ainsi : " ou "par cette question : ", alors que FAISAIT (impossible en début de texte), a ici pour fonction d’expliciter la situation. Il équivaut à : "Je vous rapporte ici le début d’un interrogatoire." (lequel s’est déroulé à un moment forcément antérieur au moment de l’énonciation, sinon comment serait-il possible de le rapporter ?)
4 "..., il a fixé calmement son suspect n°1." : A FAIT impliquerait que l’action de "fixer" est postérieure à celle de "commencer", alors que FAISAIT implique la simultanéité des deux actions.
Trois remarques pour en terminer avec ce premier cas d’emploi de FAISAIT :
1 - FAISAIT, avons-nous dit, n’est pas un marqueur de passé. À une exception près, les marqueurs figés - et comme tels inanalysables - des débuts de contes : "Il était une fois / Il y avait une fois". (Il est bien possible qu’en fait « le marqueur dans le marqueur » soit l’adverbe une fois et non le temps du verbe, mais peu importe.)
2 - La littérature moderne ne se prive pas de débuts de texte avec FAISAIT. Normale pour une description "paysagiste" (objets ou attitudes de personnages), cette forme y est plus inattendue pour des actions. Le but recherché est d’inscrire le texte en question dans une narrativité supposée déjà commencée, pour amener le lecteur à « prendre le texte en route. »
3 - D’où vient l’emploi de FAISAIT dans les rapports de police (voir exemple ci-après), les faits divers, les compte-rendus sportifs, là où l’on attendrait normalement FIT ou A FAIT ? Nous faisons l’hypothèse que le rédacteur ne peut guère employer FIT, qu’il considère réservé à l’histoire ou à la littérature, et répugne à employer A FAIT, qu’il ressent au contraire comme insuffisamment « noble », trop « langue parlée », peut-être un peu lourd aussi avec ses deux éléments « auxiliaire + participe ». Il ne lui reste qu’une seule possibilité : employer FAISAIT, à la condition d’avoir préalablement posé une marque de passé, en général une heure ou une date, car si l’on trouve de nombreux exemples du type "Marqueur de passé", N FAISAIT on n’en trouve pas du type * N FAISAIT, "marqueur de passé". Une autre solution serait le « présent de narration ». Mais ce dernier est sans doute ressenti par le rédacteur comme un procédé stylistique trop littéraire ou au contraire trop « parlé », et pas suffisamment « passé ». On lira ci-après un exemple de ce curieux cas d’emploi de FAISAIT (relevé dans le journal Le Monde), en remarquant comment, dans sa phrase conclusive, le rédacteur revient à un A FAIT plus naturel. Lui a-t-il semblé difficile de faire suivre En fait d’un ènième et ultime FAISAIT, nous étions canalisés ?
... Notre opération terminée, nous quittions l’appartement pour regagner nos voitures. En arrivant au bas de l’immeuble, nous nous trouvions en présence de trente à quarante gendarmes du GIGN en tenue d’intervention et armés. Plusieurs de ces militaires nous photographiaient et nous filmaient. Ils nous entouraient et nous accompagnaient jusqu’à nos véhicules administratifs ... En fait, nous avons été canalisés jusqu’à nos véhicules entre deux rangées de gendarmes.
2.2. FAISAIT dans les propositions subordonnées 2.2.1. FAISAIT dans les subordonnées temporelles ou causales
FAISAIT fonctionne ici exactement comme dans les principales ou indépendantes vues ci-dessus. En effet, tout « texte » du type
Je suis entré. Comme tu n’étais pas là, j’ai regardé la télé.
est transformable, sans changement de sens, en
Je suis entré. Tu n’étais pas là. Alors, j’ai regardé la télé.
De même pour les subordonnées temporelles introduites par quand ou lorsque :
Quand je suis entré, Paul regardait la télé. = Je suis entré. Paul regardait la télé.
Et dans les subordonnées temporelles introduites par depuis que, chaque fois que, pendant que (expression de la simultanéité), le temps utilisé est obligatoirement FAISAIT si celui de la principale est FAISAIT. Ceci n’est pas une règle de grammaire, c’est une règle de bon sens.
2.2.2. FAISAIT dans des complétives de type « discours indirect »
Trouver un FAISAIT dans un énoncé au discours indirect (ou « rapporté ») n’est pas sans poser un problème d’interprétation dû à la fameuse règle de la « concordance des temps » : il est théoriquement impossible de savoir quelle a été la forme utilisée au discours direct, si FAIT ou déjà FAISAIT. Mais dans la pratique, les « rapporteurs » s’arrangent, généralement en glissant dans la subordonnée un adverbe de temps approprié, pour traduire au mieux la forme lue ou entendue et lever ainsi toute ambigüité. On obtiendra par exemple des phrases telles que
Paul m’a dit qu’en ce moment Max travaillait chez Renault. (1)
Paul m’a dit qu’à cette époque-là Max travaillait chez Renault.
Paul affirma que Max travaillait alors chez Renault.
Luc prétendait que Max ne travaillait plus chez Renault depuis longtemps.
(1) Il ne faudra pas être surpris de lire ou d’entendre aussi dans ce cas Paul m’a dit qu’en ce moment Max travaille chez Renault, surtout si, comme ici, le verbe de la principale est un A FAIT du « discours ». Le fait que Max travaille toujours chez Renault au moment de l’énonciation n’incite pas le locuteur à utiliser FAISAIT. Les puristes considèrent que c’est une faute ...
De façon générale on peut dire que, dans le discours rapporté, FAISAIT a pour fonction d’exprimer une sorte de « présent dans la passé ». Cette forme est donc, dans ce cas, à mettre en relation avec FAIT plutôt qu’à opposer à A FAIT.
2.2.3. FAISAIT dans les subordonnées « hypothétiques »
Ce cas d’emploi de FAISAIT est généralement assez bien exposé dans les méthodes et grammaires pour qu’il soit nécessaire de s’y attarder. Rappelons simplement pour mémoire qu’on parle dans ce cas de la valeur modale, « imaginaire », de FAISAIT, et qu’on oppose ici aussi cette FORME « doutante » a FAIT et non à A FAIT. Observons :
Aujourd’hui, si j’étais riche ... (mais je ne le suis pas).
Demain, si par hasard il faisait beau ... (futur improbable, je doute qu’il fasse beau).
(Comparer : Demain, s’il fait beau ... = je ne sais pas quel temps il fera).
En résumé, il faut donc reconnaître à l’outil linguistique « FAISAIT » 4 fonctions :
Description statique d’un lieu-temps préalablement déclaré comme passé.
Enumération d’actions passées successives dans un style un peu littéraire, mais pas trop.
Expression du présent dans le passé.
Expression de l’imaginé.
On ne voit guère la possibilité de rassembler ces 4 fonctions - comme d’aucuns ont tenté de le faire - sous un seul et même principe de fonctionnement, de leur trouver un dénominateur commun, sauf à remonter à un niveau d’abstraction quasi métaphysique. FAISAIT est donc une sorte de « couteau suisse à quatre lames », à quatre usages qui doivent être opposés
tantôt aux usages de A FAIT / FIT (2.1. et 2.2.1.)
tantôt aux usages de FAIT (2.2.2. et 2.2.3)
(à suivre)
