1. Le premier sous-système
La plupart des langues à composante aspectuelle présentent la particularité qu’au cours de leur évolution l’aspect RÉALISÉ (R) en vient d’une façon toute naturelle à servir également - et parallèlement - à exprimer la notion temporelle de PASSÉ (P). C’était déjà le cas du perfectus latin.
Dans un deuxième temps, et probablement sans grand décalage, la langue doit inventer une nouvelle forme pour le RÉALISÉ, de sorte que se produit, entre les deux formes en présence, un véritable partage des rôles, l’ancien « réalisé » n’assumant que l’expression du passé. Un bon exemple de ce partage est celui de l’anglais avec sa nette opposition « did (passé) - has done (réalisé) ». Le partage est déjà moins net en castillan moderne (« hizo - ha hecho ») ; il ne l’est plus du tout en français. D’où, entre ces trois langues et en ce domaine, des difficultés de traduction bien connues.
Notre système, jusqu’ici présenté en deux dimensions, va donc se développer dans une troisième dimension. Si nous reprenons notre plan théorique « A-V-VR-AR », initialement vertical, là où nous l’avons laissé au chapitre précédent, il va, d’après ce que nous venons de dire, basculer à l’horizontale autour de l’axe fixe « A-V » et devenir le plan supérieur « A-V-VP-AP » d’un cube à la base duquel vont prendre place deux « valeurs » supplémentaires à la verticale de « AP » et de « VP », à savoir respectivement « ARP » et « VRP », et la fonction principale dévolue au plan inférieur sera d’exprimer l’antériorité par rapport aux valeurs temporelles du plan supérieur.
Sur le cube ainsi obtenu, remplaçons en ses angles les valeurs théoriques par les appellations que nous avons précédemment décidé d’utiliser. Nous obtenons le cube ci-dessous où l’on voit que les quatre formes du plan inférieur présentent toutes le point commun d’être des formes composées du type auxiliaire + participe passé.
2. Un deuxième sous-système
Il se trouve qu’en français le phénomène de basculement - c’est-à-dire le passage de l’expression du RÉALISÉ à celle du PASSÉ - dont nous venons de parler pour la forme FIT, s’est à nouveau produit pour la forme A FAIT, et cette forme est donc venue au fil des siècles usurper, en « AP », la place de FIT. Malheureusement pour les étrangers qui apprennent actuellement notre langue, nous vivons encore à une période de notre histoire linguistique où la valeur aspectuelle de cette forme, celle qu’on trouve dans l’exemple classique "La marquise est sortie" subsiste concurremment avec sa valeur temporelle, si bien que nous disons aussi que "La marquise est sortie à cinq heures."
Le plan « FAIT - FASSE - AIT FAIT - A FAIT », précédemment vertical, va donc à son tour basculer à l’horizontale autour de l’axe « FAIT - FASSE » et entraîner la constitution d’un nouveau cube à la base duquel prendront place quatre nouvelles formes directement associées aux formes du plan supérieur, et dont les deux formes qui se trouvent à la verticale de formes déjà composées vont - forcément - avoir la particularité d’être des formes surcomposées de type auxiliaire + EU + participe passé.
(N.B. Nous ne nous poserons pas ici la question de la fréquence d’emploi de telle ou telle forme surcomposée : nous noterons seulement que ces deux-là, au moins, A EU FAIT et AIT EU FAIT, ont - dans la logique du système verbal français telle que nous le présentons ici - une bonne raison d’exister, à savoir exprimer l’antériorité par rapport aux formes qui leur correspondent dans le plan supérieur. Notons également - on ne le dit pas assez - que tous les verbes ne peuvent pas se permettre la surcomposition : elle est interdite aux formes conjuguées avec l’auxiliaire être, ce qui exclut toutes les voix passives, tous les verbes pronominaux, et tous les verbes d’état et de mouvement.)
Comme nous trouvons maintenant les formes A FAIT et AIT FAIT à deux places différentes, nous serons obligés, pour bien les distinguer, de les numéroter. Nous parlerons de A FAIT (I) pour la forme située en « AR » et de A FAIT (II) pour la forme située en « AP ». Idem pour AIT FAIT. Ce qui donne :
On voit d’ores et déjà apparaître au moins une des sources de la complexité du système verbal français : la présence à la même place théorique de deux formes forcément concurrentes, par exemple la présence en « AP » à la fois de FIT et A FAIT (II). Il y en aura d’autres, comme nous allons maintenant le voir.
3. Un troisième sous-système
Un troisième sous-système apparaît, pensons-nous, déjà en latin, du fait du recul progressif du subjonctif dans les propositions principales ou indépendantes. Il s’agit de l’introduction dans le mode indicatif de deux formes traditionnellement appelées le futur et l’imparfait. Le latin connaissait déjà partiellement ce sous-système puisqu’il disposait aussi bien d’un FERA que d’un FAISAIT, mais pas encore d’un FERAIT. On notera par ailleurs qu’il subsiste dans la morphologie de certaines conjugaisons latines des traces de parenté entre les formes du subjonctif et celles du futur.
Nous constatons donc que, du latin au français moderne, le subjonctif n’a cessé de céder du terrain
d’une part aux formes en "-R-" (FERA, FERAIT, AURAIT FAIT) pour tout ce qui relève du VIRTUEL (alors que, par exemple, le castillan dit toujours Cuando vengas en face de notre Quand tu viendras),
d’autre part aux formes en "-AI-" (FAISAIT, FERAIT, AURAIT FAIT) pour l’expression du discours rapporté.
Ce sont précisément ces formes qui nous amènent à considérer l’existence un troisième sous-système, que nous représenterons par un nouveau cube :
Comme précédemment, le plan horizontal des formes simples se voit associer un plan parallèle de formes composées correspondantes, dont la fonction de base est toujours l’expression de l’antériorité par rapport à la forme simple.
On entrevoit dès lors les conflits qui ne vont pas manquer de se produire du fait de la présence de plusieurs formes aux mêmes angles de notre unique cube théorique de départ :
en « AP » (Actuel Passé) : FIT / A FAIT (II) / FAISAIT
en « V » (Virtuel) : FASSE / FERA,
en « VR » (Virtuel Réalisé) : FÎT / AIT FAIT (II) / FERAIT.
(N.B. À ces formes du plan supérieur, il convient d’associer chaque fois les formes correspondantes - composées ou surcomposées - du plan inférieur.)
Nous nous efforcerons dans des chapitres ultérieurs d’examiner dans quelle mesure la langue parvient tout de même à résoudre ces conflits en distribuant des rôles particuliers aux formes concurrentes.
4. Les extensions périphrastiques
Notre présentation du système verbal français serait incomplète si nous omettions d’en mentionner, ne serait-ce que brièvement et pour mémoire, les extensions périphrastiques, qu’elles soient défectives ou non défectives. Ces extensions ne posent guère de problèmes d’apprentissage aux étrangers, si ce n’est l’opposition FERA / VA FAIRE, sur laquelle nous reviendrons dans un chapitre ad hoc.
4.1. Les extensions périphrastiques défectives
Il s’agit d’un certain nombre de formes, dites « analytiques », qui ont en commun de se construire avec FAIRE. Le phénomène est classique : la plupart des formes verbales synthétiques furent d’abord analytiques.
Formes relevant de l’Actuel :
EST EN TRAIN DE FAIRE est sans réelle dénomination ; elle pourrait s’appeler comme l’anglais « IS DOING », forme progressive. Elle ne connaît pas les formes composées.
VIENT DE FAIRE, autrement appelé passé récent, ne connaît que VIENT DE FAIRE et VENAIT DE FAIRE (celle-ci sans dénomination non plus dans les grammaires). Il n’a donc pas de formes composées. Des formes en "-R-" ne semblent pas totalement impossibles :
| ? Quand Max arrivera, Luc viendra de partir. |
Formes relevant du Virtuel :
VA FAIRE, autrement appelé futur proche, ne connaît que quatre formes : VA FAIRE, ALLAIT FAIRE (celle-ci sans dénomination dans les grammaires), VA AVOIR FAIT et ALLAIT AVOIR FAIT. Ces deux dernières existent bel et bien, même si aucune grammaire n’en parle. VA FAIRE ne connaît donc pas de formes en "-R-". "Il ira faire" ne peut donc avoir qu’un seul sens, celui de "Il se déplacera pour faire."
A FAILLI FAIRE, forme peu citée et qui n’a pas reçu de dénomination propre, ne connaît que les deux formes A FAILLI FAIRE et AVAIT FAILLI FAIRE.
4.2. Les extensions périphrastiques non défectives
Il s’agit d’un certain nombre de verbes opérateurs qui se construisent, directement ou indirectement, avec FAIRE, et qui ont des conjugaisons complètes. Ces verbes peuvent se subdiviser en
verbes opérateurs aspectuels (relevant de l’Actuel) : commencer à, se mettre à, être sur le point de, finir de, continuer à/de, s’arrêter de, avoir l’habitude de, ...+
- verbes opérateurs modaux (relevant du Virtuel) : savoir, vouloir, devoir, pouvoir, avoir à, n’avoir qu’à, ...
Mais on quitte ici le domaine de la grammaire pour entrer dans celui du lexique ... et ça, c’est une autre histoire !
(à suivre)

