Le système verbal français, deuxième partie. Hypothèses sur les origines - Proposition terminologique - Le présent de l’indicatif

mardi 8 juin 2004 , par Jean-Claude Rolland
 

1. Hypothèses sur les origines

1.1. L’opposition ACTUEL / VIRTUEL

Cette opposition est fondamentale, elle correspond à la perception de deux modes d’existence différents : par VIRTUEL, il faut entendre tout ce qui est pensé, imaginé, souhaité, possible, nécessaire, obligatoire, et même rapporté (et donc non pris en charge par le locuteur). Par ACTUEL, il faut entendre tout ce qui est vécu, certain, observé, assumé par le locuteur.

Cette opposition se traduit généralement dans les formes verbales par

- des modifications de radical, et/ou
- une alternance vocalique.

C’est par exemple le cas en latin où l’on peut dire que, grosso modo, l’ACTUEL est rendu par les diverses formes de l’INDICATIF, alors que le VIRTUEL l’est par celles du SUBJONCTIF. Il subsiste en français quelques vestiges figés de cette opposition :

Vive le Roi ! - Sauve qui peut ! - Advienne que pourra. - Soit.

On la représentera schématiquement par un vecteur horizontal A-V (où A = actuel et V = virtuel) :

A ---------------> V

1.2. L’opposition ACTUEL / RÉALISÉ

Cette opposition, non moins fondamentale que la précédente, est propre à beaucoup de langues des groupes indo-européen et sémitique. [1]

Du point de vue du sens, elle correspond à deux visions différentes d’un même procès, l’un en train de se dérouler, de se produire, l’autre s’intéressant à l’état dans lequel se trouve le "sujet" du procès une fois celui-ci achevé.

Cette opposition se traduit généralement dans les formes verbales par

- des modifications du radical, ou
- un préfixe, ou
- l’utilisation d’un auxiliaire suivi du participe passé.

C’est le cas en français et dans beaucoup d’autres langues.

On la représentera schématiquement par un vecteur vertical A-AR (où AR = actuel réalisé) :

A ------------ > V
¦
¦
¦
v
AR

1.3. La « résultante » : le VIRTUEL envisagé, imaginé comme RÉALISÉ

Certaines langues conjuguent les deux oppositions fondamentales par l’existence de formes spécifiques qui en regroupent aussi bien les valeurs que les marques morphologiques.

On appellera cette valeur VR (virtuel réalisé) et on la placera à la verticale de V et à l’horizontale de AR, obtenant ainsi un carré A-AR-VR-V :

A
¦
¦
¦
v
AR
----------- >




----------- >
V
¦
¦
¦
v
VR

À ce stade de notre exposé, il nous faut - avant de poursuivre - revenir un peu plus longuement sur la terminologie généralement utilisée pour décrire le système verbal français.

2. Proposition terminologique

La terminologie traditionnelle a été sans cesse dénoncée mais jamais remplacée. Elle est due soit à des considérations de forme (comme dans "passé composé"), soit à la valeur temporelle supposée (comme dans "présent"), soit à la fonction, ou à une fonction - parmi d’autres - ressentie comme essentielle (comme dans "futur antérieur"), soit enfin à la traduction oubliée d’un terme grammatical latin (comme "imparfait".)

Issue de la tradition gréco-latine, elle constitue un ensemble d’étiquettes telles que l’on sait de quoi l’on parle à condition d’avoir eu une formation grammaticale comparable en langue maternelle et en langue étrangère, et que les deux langues soient relativement proches l’une de l’autre du fait de leur appartenance à un même groupe, et tout particulièrement à celui des langues romanes.

Ces termes traditionnels impriment probablement dans les esprits leurs dénotations premières (présent, futur, conditionnel), ou, au contraire, ne signifient plus rien (indicatif ? subjonctif ?) Qui sait encore que notre imparfait vient du latin imperfectus, dont inaccompli serait une traduction plus actuelle et moins ambigüe ?

Il faut bien cependant reconnaître que ce serait une gageure que de vouloir trouver une terminologie cohérente, et qui rendrait compte aussi bien des valeurs que des emplois des diverses formes.

Osons pourtant ici faire une proposition :

- à l’instar de ce qu’ont fait les grammairiens arabes avec la racine ??? (Fa¿aLa), pour pouvoir décliner et dénommer facilement les nombreuses « formes dérivées » de leur système verbal, prenons le verbe FAIRE comme paradigme de tous les verbes français ;

- prenons-le à la troisième personne du singulier, laquelle est, en français comme en arabe, la plus ramassée et la moins ambigüe ;

- écrivons cette forme en majuscules et sans pronom sujet.

On utilisera donc les termes FAISAIT au lieu d’imparfait de l’indicatif, FIT au lieu de passé simple, FAIRE au lieu d’infinitif présent, etc. Il faudra seulement veiller à bien distinguer - par l’accent circonflexe - FÎT de FIT, et EÛT FAIT de EUT FAIT. Un problème pourrait être posé par l’homographie / homophonie des formes du présent (il FAIT) et du participe passé (FAIT), mais l’ambigüité est levée par la présence obligatoire de l’auxiliaire avoir devant cette dernière forme, aux temps conjugués qui seuls nous intéressent vraiment car ce sont les seuls à faire problème.

Notons que ce mode d’appellation nous donnera en outre la possibilité de ne pas totalement passer sous silence un certain nombre de formes (comme ALLAIT FAIRE ou VENAIT DE FAIRE) qui, n’ayant jamais reçu des grammairiens la moindre dénomination, sont pourtant bel et bien vivantes.

Pour le moment, si nous appliquons ce jeu d’étiquettes à notre carré du 1.3., nous obtenons comme sous-système originel du français :

FAIT
(A)
¦
¦
¦
FIT
(AR)
--------------





---------------
FASSE
(V)
¦
¦
¦
FÎT
VR)

Les romanistes pourront facilement remplacer ces quatre formes simples par les formes simples correspondantes en latin, castillan, etc. On verra que si les origines sont les mêmes, l’évolution a apporté quelques différences notoires, si bien que chaque langue romane a maintenant son propre système et qu’il serait risqué - de langue à langue - de vouloir plaquer une forme sur une autre.

Avant d’aller plus loin dans notre représentation du système verbal français, arrêtons-nous un peu sur cette forme FAIT qui occupe l’angle ACTUEL.

3. FAIT ou, autrement dit, le « présent » de l’indicatif

FAIT est une forme neutre, la seule forme "non-marquée". Elle ne contient pas de morphème particulier qui vienne en altérer le radical. Statistiquement, c’est certainement la forme la plus employée, parce que - justement - "neutre". Précédée ou suivie d’indicateurs temporels, elle remplit de multiples fonctions, et pourrait, à la limite, permettre l’expression du procès dans un français de base un peu plus élaboré (2) que celui d’un locuteur débutant peu hardi se contentant de FAIRE (1) :

(1) "Moi aller hier au marché. Moi rencontrer Paul."
(2) "Hier, je vais au marché. Je rencontre Paul."

La plupart des grammairiens s’accordent sur la valeur atemporelle - ou pluri-temporelle - de FAIT. On aura l’occasion, en étudiant une par une les diverses autres formes, de constater qu’elles pourraient le plus souvent être remplacées par FAIT sans bouleverser le sens de l’énoncé, sans nuire à sa compréhension, et que les morphèmes qui les caractérisent sont souvent des "coquetteries" de langues romanes dont se passent d’autres langues, lesquelles considèrent que des adverbes appropriés, et placés plus souvent en amont qu’en aval, suffisent amplement à situer le procès dans le temps.

On se contentera pour le moment de relever que :

- d’une part, FAIT est utilisé pour tout procès permanent, certains disent pour les "vérités éternelles". En fait, tout énoncé scientifique recourt à cette forme pour exprimer la permanence d’un procès. On s’en convaincra en ouvrant des manuels de mathématiques, sciences naturelles, physique, chimie, géographie, etc. C’est aussi cette forme qu’un écrivain utilise pour décrire la société ou la géographie, réelles ou fictives, du lieu où s’agitent ses personnages. Il n’y a donc pas lieu de distinguer un FAIT des "vérités éternelles" d’un FAIT de description ou d’habitude : il s’agit toujours d’emplois relevant de la notion de permanence.

- d’autre part, le même FAIT, non accompagné d’un indicateur temporel explicite, bénéficie par défaut d’un indicateur implicite qui est le temps ponctuel "t zéro" de l’énonciation, le "maintenant" de l’énonciateur. Quelques rares auteurs ont raison de relever ce phénomène d’économie linguistique qui fait d’une forme atemporelle la forme la plus propre à exprimer la concomitance du procès avec l’actualité de l’énonciateur, sans qu’il soit nécessaire d’ajouter une précision temporelle du type "maintenant" ou "en ce moment".

Ce n’est donc qu’accessoirement, pourrait-on dire, que FAIT, forme neutre, non-marquée, est un "présent". Et ce n’est certainement pas le présent. Pour reprendre l’exemple "Je vais au marché. Je rencontre Paul" (ici sans adverbe), ce qui situe ce procès dans le présent de son énonciateur, c’est non pas la présence de la forme verbale utilisée - vais, rencontre - mais bien plutôt l’absence d’un indicateur temporel plus ou moins précis comme hier, demain ou tout à l’heure ; vais et rencontre sont des présents par défaut.

(à suivre)

[1] (N.B. Nous utilisons le terme de « réalisé » plutôt que celui - plus courant en linguistique - d’ « accompli » pour la simple raison que nous aurions - autrement, avec ACTUEL - un deuxième mot commençant par A.)


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