La notion de ‘langue(s) partenaire(s)’ [1], qui revient sans cesse dans les discours officiels, est en fait apparue pour la première fois au Sommet de la Francophonie de Québec, en 1987 ; en 2002, durant la réunion régionale des pays d’Afrique de l’Ouest sur l’enseignement du français en Afrique francophone (Ouagadougou, AIF, mars 2002), le terme a été de nouveau utilisé. Précisons donc le sens de cette notion de langue(s) partenaire(s) : il s’agit de langues coexistant avec le français dans les pays de la Francophonie. On sait en effet que le français coexiste avec d’autres langues dans la plupart des pays francophones, principalement en Afrique, où des langues nationales et transnationales y sont des plus en plus utilisées de manière diverse. Ce sont des langues dont les rapports avec le français sont censés être bénéfiques à celui-ci. La notion de partenariat implique donc une volonté commune de la part des partenaires d’entreprendre ensemble des activités où chacun y trouve son compte. Ceux-ci unissent leurs efforts et s’entraident non seulement pour atteindre des objectifs communs, mais aussi pour garantir et protéger les mêmes intérêts. Il convient cependant d’être prudent par rapport à cette notion de « langues partenaires » ; en effet, il est difficile de valoriser plusieurs langues dans un même pays et de nombreux problèmes sont liés à ce choix lorsqu’il est effectué : relations entre les communautés, manque de moyens pour soutenir la production de matériels scolaires dans la langue retenue. Il y a donc souvent un fossé entre la théorie et la pratique, comme nous allons bientôt le voir !
Tout le monde semble en effet être d’accord sur la forme que pourrait prendre ce ‘partenariat des langues’ mais cependant peu d’actions concrètes semblent avoir été réellement entreprises. Même si l’on reconnaît cette multitude de langues, on aimerait tout de même voir se mettre en place une véritable complémentarité, une égalité et une réciprocité de fait entre ces langues, que ce soit d’un point de vue économique ou d’un point de vue social. Comme le rappellent S. Farandjis et X. Michel :
L’aménagement linguistique (compromis entre l’intervention politique, l’expertise scientifique et la vie des langues) doit s’attacher dans l’aire francophone autant à la conservation et à l’enrichissement de la langue française qu’à la gestion de la coexistence du français avec les créoles, la langue arabe, les langues africaines. Cet aménagement doit être conçu et mené d’une manière partagée entre partenaires. Cette gestion linguistique partagée est la seule démarche qui permette à la fois de concilier la vie bourgeonnante de la langue française avec le maintien d’une intercompréhension entre les continents et les générations et de dépasser les conflits de langues pour aboutir entre partenaires de la Francophonie à une convivialité linguistique heureuse, créatrice de dynamique. [2]
Revenons donc au cas de l’Afrique, où rappelons-le, le français joue un rôle important. Durant la période pré-coloniale, les blancs fraîchement débarqués utilisaient leurs langues dans leurs échanges commerciaux avec les Africains. La compréhension mutuelle était possible grâce au travail des interprètes. La relation des langues européennes aux langues africaines était fondée, d’une certaine manière, sur une cohabitation ‘pacifique’. La langue française a ensuite pénétré le continent africain avec la colonisation d’une partie du continent. Le colon a entrepris de communiquer dans sa langue pour transmettre, voire imposer sa culture aux peuples colonisés au lieu d’apprendre leurs langues et de vivre en symbiose avec eux. Les premiers apprenants apprirent ainsi le français sur le tas, puis des écoles [3] furent ouvertes par la suite pour les enfants africains qui devaient poursuivre l’oeuvre ‘civilisatrice’. L’implantation du français ne remonte donc qu’au XIX ème siècle, avec l’ère coloniale. D’abord véhiculé par l’armée (d’où l’expression « français tirailleur »), il a fait place au « français des écoles », un français scolaire, parce qu’appris à l’école et non pas en famille. Dans un tel contexte, il faut donc bien dire que les relations entre le français et les langues africaines n’ont pas toujours été vues sous l’angle du partenariat. La politique coloniale de la France n’a en fait jamais accordé le moindre intérêt aux langues africaines. La théorie dominante était celle de l’assimilation, autrement dit, une francisation à outrance de la population. Les langues locales étaient ainsi reléguées à l’arrière-plan. Leur usage à l’école y était même interdit. Avec la décolonisation, le discours politique sur les langues coloniales a complètement changé. Les nouveaux pouvoirs mirent alors l’accent sur la revalorisation des langues africaines au point que le français fut fortement menacé. Il a ainsi fallu une trentaine d’années pour reconnaître les langues africaines. On parlait alors de complémentarité entre le français et les langues africaines. Ce qui supposait une distribution mutuellement exclusive des fonctions sociales entre d’une part le français et d’autre part les langues africaines. Le premier pouvait exprimer la modernité, tandis que ces dernières devaient se contenter de véhiculer les croyances et les techniques élémentaires liées au monde traditionnel, tout en privilégiant l’oralité.
A partir des années quatre-vingt-dix, au moment où des mouvements de démocratisation apparaissaient, on a pris conscience de la nécessité de repenser autrement l’espace francophone et la Francophonie, d’autant plus que l’effondrement du bloc soviétique a entraîné une réorganisation du monde autour des Etats-Unis, la seule superpuissance. La position de l’anglais comme langue de communication mondiale s’en trouve considérablement renforcée, et le français doit se battre pour rester lui aussi une langue internationale, tout en sachant qu’il a déjà perdu trop de batailles pour prétendre rester à égalité avec l’anglais. De plus, pourra-t-il rester une langue internationale alors que le chinois et l’espagnol sont des langues qui sont de plus en plus souvent choisies à l’étranger ? Dans le cadre d’un partenariat bien compris, la langue française peut donc aider les langues africaines à se développer sans craindre d’être rejetée comme symbole d’un pouvoir néocolonial, et dès lors, les pays africains francophones ont tout intérêt à soutenir et à défendre le français comme leur première langue internationale. De nos jours, quarante ans après la colonisation, la langue française demeure vivante en Afrique, mais le schéma a évolué, puisqu’elle s’implante fortement dans les villes et pénètre également les campagnes en tant qu’outil efficace de communication et surtout comme langue de travail. De plus, elle a métissé fortement les langues locales en influençant le vocabulaire et la syntaxe des utilisateurs. La coexistence du français et des langues partenaires a en effet engendré, pour toutes ces langues en présence, des particularités lexicales qui les ont véritablement enrichies et qui leur ont permis ainsi de répondre avec plus d’efficacité aux besoins de communication des personnes intéressées. Henriette Walter nous donne un exemple d’ailleurs intéressant : « Un exemple extrême est représenté par la phrase suivante, où se manifeste en français un phénomène propre au bantou, langue où les règles d’accord grammatical se répercutent sur tous les mots de la phrase : « Nous voulons des hôpitaux pour les hommes et des hôpitales pour les femmes, des écoles normales pour les jeunes filles et des écoles normaux pour les jeunes gens. Enfin et enfine, nous demandons la création de tribunales dans la brousse comme il y a des tribunaux dans les centres urbains. » [4] Les langues africaines parlées dans ces régions marquent donc le français à leur manière. On pense notamment aux termes suivants également rencontrés en Afrique noire [5] : essencerie (poste à essence au Sénégal) ; grigriser (jeter un sort au Niger) ; deuxième bureau (maîtresse, amante au Zaïre et en République centrafricaine) ; ambianceur (celui qui fait la fête, fêtard au Zaïre) ; marabouter (jeter un sort dans l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest) ; torcher (éclairer avec une lampe électrique au Cameroun, en Côte-d’Ivoire et en République centrafricaine) ; cadavéré (fainéant, fatigué au Niger) ; en arbre (en bois au Ruanda et au Burundi). Les langues nationales ont même été revalorisées et la libération de l’espace audio-visuel a favorisé la création de nombreuses radios de proximité où elles sont abondamment utilisées. Sur le plan didactique, il s’est avéré que la maîtrise d’une langue nationale est indispensable pour un bon apprentissage du français. Depuis lors, le conflit entre le français et les langues nationales s’est quelque peu estompé.
Peut-on pourtant dire, sans arrière-pensées, que les langues africaines sont de réelles langues partenaires du français ou doit-on finalement les considérer comme des langues auxiliaires, comme certains spécialistes le suggèrent ? Si tel est le cas, quels seraient les moyens d’action à mettre en œuvre pour renforcer un tel partenariat ? Les problèmes sont en effet nombreux et le principe de réalité semble nous rappeler à l’ordre ; il y a souvent un manque criant de moyens et d’investissements au niveau socio-éducatif (manque d’outils et de manuels) et peu d’études sont entreprises sur les fonctions sociales des langues utilisées dans les différents pays. L’absence de motivation des différents acteurs et responsables impliqués est également un frein. Il y a de plus un besoin au niveau de la formation professionnelle des professeurs censés enseigner cette langue partenaire. L’autre versant problématique concerne le type de langue à privilégier : il s’agit de déterminer la langue maternelle qui fera l’objet d’un enseignement systématisé. Sans compter les problèmes de standardisation de la langue partenaire retenue, avec en corollaire l’absence de tradition écrite, une terminologie limitée, et le manque de réflexion sur son instrumentation. Le développement terminologique des langues partenaires du français n’est donc pas à sous-estimer dans la mesure où l’objectif visé par cet effort d’aménagement linguistique est de rendre les langues partenaires plus aptes à véhiculer des connaissances scientifiques et techniques. La solution serait donc d’en faire des langues de travail et de communication sociale, ainsi que des langues de culture et d’enseignement. Encore faut-il que les situations linguistiques des différents pays soient valorisées au côté du français, ce qui implique le respect des normes endogènes et des politiques linguistiques nationales, ainsi qu’un enseignement conjoint du français et des langues africaines. Il faudra aussi comprendre comment s’opère l’appropriation naturelle ou guidée de ces usages et quelles sont les représentations que l’on peut en avoir selon le milieu dont on est issu. Ce qui signifie finalement qu’une approche franco-centrée du français est désormais inacceptable, parce qu’empreinte de ‘jacobinisme linguistique’. L’abandon des modèles normatifs exagonaux est donc primordial et un véritable dialogue est nécessaire afin d’instaurer un rapport d’égalité entre les partenaires impliqués face à cette mondialisation et cette homogénéisation !
[1] On consultera également l’article de Daniel MODARD, 2005, Le français, une langue partenaire au service de la construction de compétences plurilingues et pluriculturelles chez les apprenants francophones. L’exemple des Lettres de francophonie , dans BABAULT Sophie, LECONTE Fabienne, Construction de compétences plurielles en situation de contacts de langues et de cultures, GLOTTOPOL n°6, Rouen, Université, http://www.univ-rouen.fr/dyalang/gl....
[2] Voir Documents de la Ve Session du Haut Conseil de la francophonie, 1989, p. 34. Cité par Robert Chaudenson, 2000, Mondialisation : La langue française a-t-elle encore un avenir ?, Paris, Institut de la Francophonie / Diffusion Didier Erudition, p. 13.
[3] Ecoles que l’on appelait ‘l’école des blancs’ pour reprendre l’expression d’un ami camerounais !
[4] Exemple cité dans Henriette WALTER, 1988, Le Français dans tous les sens, Paris, Robert Laffont / Le Livre de Poche, p. 226 Madame Walter tire cet exemple de Jean-Pierre MAKOUTA-MBOUTOU, 1973, Le français en Afrique noire : Histoire et méthodes de l’enseignement en français en Afrique noire, Paris, Bordas, lui-même cité par Gabriel MANESSY, dans Albert VALDMAN (dir.), 1979, Le français hors de France, Paris, Champion, p. 343.
[5] Pour plus d’exemples truculents, voir Henriette WALTER, Ibid., p. 230. Nous tirons nos exemples de ce petit livre qui est d’une lecture extrêmement agréable. On y trouvera également plus d’informations sur le français parlé en Afrique.
