Skip to content

Accueil > Didactique de la grammaire française > LE SYSTÈME VERBAL FRANÇAIS - sixième partie - Les formes composées et (...)

LE SYSTÈME VERBAL FRANÇAIS - sixième partie - Les formes composées et surcomposées - L’antériorité

le mercredi 3 novembre 2004, par Jean-Claude Rolland

On s’intéressera dans ce chapitre aux formes situées sur le plan inférieur de notre cube, principalement aux angles « AR » et « ARP » de l’Actuel. Les formes principales -nous l’avons vu dans le chapitre 3 - sont les suivantes :
- en « AR » : A FAIT (I)
- en « ARP » : EUT FAIT, A EU FAIT, et AVAIT FAIT,
mais on verra qu’il y en a d’autres.

(Les angles « VR » et « VRP » du Virtuel, et les relations qu’ils entretiennent avec leurs voisins, feront l’objet du chapitre suivant et dernier.)

1. En « AR » : A FAIT (I) et VIENT DE FAIRE

- A FAIT (I)

La fonction première de cette forme est d’exprimer l’aspect accompli de FAIT. Le cadre est « ici et maintenant », celui du présent de l’énonciation ; il n’y donc pas d’indicateur temporel.

La marquise est sortie / a mangé

Une fonction dérivée de la précédente - dans les seules subordonnées - est d’exprimer l’antériorité par rapport au FAIT de la principale :

Après que N1 A FAIT (I), N2 FAIT.

Longtemps après que les poètes ont disparu,

Leurs chansons courent encore dans les rues. (Charles Trenet)

- VIENT DE FAIRE

Nous situons cette forme dans ce chapitre car c’est bien une sorte d’équivalent de A FAIT (I). Forme à la jonction des notions d’aspect et de temps, elle contient en elle-même son propre indicateur temporel implicite (« tout récemment »), inconciliable avec tout autre indicateur temporel, sauf, peut-être, les pléonastiques « à l’instant » et « juste », ce dernier pouvant être renforcé par « tout » :

* La marquise vient de sortir à midi.

* À quelle heure vient de sortir la marquise ?

La marquise vient (juste) de sortir.

Il n’est pas interdit de penser que l’ « invention » de VIENT DE FAIRE trouve son origine dans le basculement vers le haut de A FAIT, vers la création de A FAIT (II) à partir de A FAIT (I) (chapitre 3).

La forme VIENT DE FAIRE a évidemment, dans l’angle VR, une forme subjonctive correspondante, VIENNE DE FAIRE. Quant à la forme VENAIT DE FAIRE, qui a sa place dans l’angle ARP, elle a comme seule et unique fonction d’être la forme correspondant à VIENT DE FAIRE en discours rapporté ; elle est alors équivalente à l’une des fonctions de la forme AVAIT FAIT, à savoir être la forme correspondant à A FAIT en discours rapporté. Mais avant de nous intéresser plus longuement à cette forme traditionnellement connue sous l’appellation de « plus-que-parfait », voyons ce qu’il en est de deux autres formes également présentes dans cet angle un peu surpeuplé de notre cube.

2. En « ARP » : EUT FAIT et A EU FAIT

Dans les phrases temporelles où deux actions se succèdent, nous venons de voir qu’à un FAIT dans la principale correspond un A FAIT (I) dans la subordonnée. De la même façon, si l’on a un FIT dans la principale, la forme requise dans la subordonnée est EUT FAIT, justement appelé traditionnellement le « passé antérieur ». Le schéma obligatoire est donc

Après que N1 EUT FAIT, N2 FIT.

Après que sa mère l’eut embrassé, le bébé s’endormit.

Mais, à la différence de A FAIT (I), EUT FAIT n’a pratiquement que cette seule fonction, si l’on excepte le cas très particulier de la locution verbale "Il eut vite fait de FAIRE", que l’on pourrait d’ailleurs compter au nombre des extensions périphrastiques défectives (ch. 3, § 4.1.)

Nous étions ici, avec ces deux formes FIT et EUT FAIT, en histoire ou récit (chapitre 4). Revenons au discours. Comment y exprimer l’antériorité dans une subordonnée temporelle introduite par "après que" ? Quel est, en discours, l’équivalent de EUT FAIT ? C’est Gustave Guillaume qui, nous semble-t-il, donne ici la seule réponse valable : face à un A FAIT dans la principale, la seule forme possible dans la subordonnée est la forme A EU FAIT, dite « passé surcomposé » :

Après que N1 A EU FAIT, N2 A FAIT (II).

Après que Max a eu lavé le mur, Luc l’a peint.

Cette forme n’est ni vulgaire, ni familière, ni régionale, comme cela a pu être écrit dans certaines grammaires. C’est une nécessité linguistique qui découle du passage de la fonction aspectuelle d’accompli de A FAIT à sa fonction temporelle de passé. Le tort de G.Guillaume, et de quelques autres qui l’ont suivi trop fidèlement dans cette direction, fut de systématiser la surcomposition, alors que ne s’expliquent logiquement que deux ou, à la rigueur, trois formes surcomposées ayant vraiment une raison d’exister : A EU FAIT, AVAIT EU FAIT (forme du discours rapporté), et AIT EU FAIT (forme subjonctive).

Il en va de A EU FAIT comme de EUT FAIT : un unique emploi, celui que nous venons de voir, unique et donc rare, et le même cas particulier « Il a eu vite fait de FAIRE ». Le célèbre « ça a eu payé », de feu le comique Fernand Raynaud imitant un réel ou supposé langage « paysan », appartient incontestablement à la langue familière, le « eu », fortement accentué, devenant une sorte d’indicateur temporel équivalent à « jadis » ou « autrefois ».

Pour en terminer avec ces deux formes, on remarquera une tendance chez les journalistes à écrire des phrases du type Après que N1 EUT FAIT, N2 A FAIT. On y verra un signe d’hésitation entre histoire et discours, une certaine réticence à utiliser en subordonnée un A EU FAIT ressenti comme vulgaire, comme une forme qui, à la rigueur, « se dit » mais « ne s’écrit pas ». D’autres, plus ou moins coupables d’entorse à la règle, ont même recours au subjonctif et écrivent donc, dans ce même type de phrases, Après que EÛT FAIT ... , ou Après que AIT FAIT ... (courant à l’oral).

3. Petite parenthèse à propos de « après que » et du mode qui le suit

« Après que » implique qu’on parle de deux actions successives. Si ces deux actions ont déjà eu lieu, si on les raconte, le mode à utiliser pour les deux verbes (celui de la principale et celui de la subordonnée) ne peut être que l’indicatif. Exemple :

Pierre arrivait toujours après que Paul avait fermé la porte.

Il en va de même si les deux actions auront lieu dans un futur certain ou du
moins fort probable. Exemple :

Pierre partira après que Paul aura fermé la porte.

Mais si ces deux actions sont envisagées comme virtuelles, possibles, souhaitées, autrement dit si le verbe de la deuxième action (chronologiquement parlant) est au subjonctif pour une bonne raison syntaxique, alors le verbe de la subordonnée introduite
par "après que" doit lui aussi être logiquement au subjonctif. Exemple :

Je ne souhaite pas que Pierre arrive après que Paul ait fermé la porte.

Cela dit, aussi bien dans le premier cas ci-dessus que dans le deuxième, beaucoup de francophones utilisent le subjonctif, probablement sous l’influence de "avant que", lequel exige ce mode dans tous les cas. Enfin, au moins dans nos deux premiers exemples, beaucoup de francophones utiliseraient plutôt la conjonction "une fois que + indicatif", ce qui résout élégamment le problème !

Mais attention, l’exemple de Trenet « Longtemps après que les poètes ont disparu » peut donner à penser : l’insertion de l’adverbe "longtemps" devant "après que" - ou toute autre durée précise (deux jours, trois heures, quatre siècles, etc.) ou imprécise (peu, peu de temps) - interdit l’emploi de "une fois que". On ne peut pas dire

* Longtemps une fois que les poètes ont disparu, ...

Autre chose : Si l’on compare "après que" à ses équivalents sémantiques "dès que" et "une fois que", on constate que l’infinitif est impossible après ces derniers :

après que Paul eut fermé la porte ...

après avoir fermé la porte ...

dès que Paul eut fermé la porte ...

* dès avoir fermé la porte ...

une fois que Paul eut fermé la porte ...

* une fois avoir fermé la porte ...

En revanche, on observe :

avant que Paul ait fermé la porte ...

avant de fermer la porte ... (N.B. le "de" n’a pas de véritable rôle grammatical)

De ces faits de langue il est tentant de déduire que le subjonctif est un peu comme une forme conjuguée de l’infinitif, et qu’il n’est donc pas surprenant que la langue française autorise, voire encourage, le subjonctif après "après que". D’où cette impression que ce phénomène est dû à l’influence de "avant que". En fait "avant que" et "après que" ont la propriété commune de pouvoir être suivis de l’infinitif, ce qui de facto les rend aptes, aussi bien l’un que l’autre, à être suivis du subjonctif.

4. Également en « ARP » : AVAIT FAIT

La forme AVAIT FAIT, dont la fonction première, dans les phrases temporelles où deux actions se succèdent, est de marquer l’antériorité dans la subordonnée par rapport à un FAISAIT dans la principale, et ce pour cette seule forme du passé,

Après que N1 AVAIT FAIT, N2 FAISAIT.
* Après que N1 AVAIT FAIT, N2 FIT/A FAIT.

s’est imposée dans tous les autres types de phrases pour exprimer également l’antériorité par rapport aux autres temps du passé, renforçant ainsi le jeu des adverbes ou conjonctions présents dans les deux propositions :

N AVAIT FAIT d’abord. N FIT/A FAIT/FAISAIT ensuite.
Ce que N1 AVAIT FAIT avant, N2 le FIT/A FAIT/FAISAIT après.
Puisque que N1 AVAIT FAIT, alors N2 FIT/A FAIT/FAISAIT.

AVAIT FAIT est ainsi devenu un « temps du passé » de plus, une sorte de « surpassé ». On le trouve fréquemment dans des indépendantes ou principales, là où d’autres langues se contenteraient d’un simple « prétérit » ou « parfait » :

Je t’avais prévenu.

Tu m’avais pourtant bien dit que ....

(à suivre)


Répondre à cet article

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.