1. FERAIT et AURAIT FAIT dans les indépendantes, et dans les principales autres qu’hypothétiques
FERAIT
Alors que FAISAIT re-présente un FAIT réel, on peut dire de FERAIT qu’il présente un FAIT imaginaire ou imaginé, au même titre que FERA, mais avec ce degré moindre que lui confère sa position dans le camp des "passés", où il joue, par rapport à FERA, un rôle comparable à celui de FAISAIT par rapport à FAIT. Le terme de "passé", on le voit, ne convient guère, ce qui amène certains à parler, pour les formes en "-AI-", de formes "distanciées". Si FERA relève d’un imaginaire probable, "prouvable" ou inéluctable, FERAIT quant à lui exprime plutôt un imaginaire soit improbable / improuvable, soit dépendant de la bonne volonté des interlocuteurs en présence, ou de puissances occultes. Comparons :
"Je vous demanderai de faire x " = j’ai le pouvoir de vous faire faire x.
Et je vous préviens : il faudra accepter de faire x.
"Je vous demanderais de faire x " = je n’ai pas le pouvoir de vous faire faire x.
Vous êtes donc libre d’accepter ou de refuser de faire x.
Autres exemples :
univers ludique : "Je serais le papa, tu serais la maman".
monde rêvé : "On serait heureux, il ferait beau tout le temps".
apparence de réalité : "On dirait que ..., on croirait que ..."
possibilité envisagée : "Silence ! On pourrait nous entendre".
souhait : "J’aimerais/voudrais bien ..."
conseil : "Tu devrais..."
demande : "Tu pourrais faire ça pour moi ?"
propos rapportés avec précaution quand à leur véracité : "Aux dernières nouvelles, un accord serait prochainement signé entre les deux parties."
Dans tous ces cas, on ne sait jamais si l’imaginé a quelque chance ou non de se réaliser. Le conditionnel dit "de politesse" n’est en fait que la possibilité laissée à l’allocuté de dire "oui" ou "non" avec égalité de chances.
AURAIT FAIT
AURAIT FAIT ajoute à la notion d’imaginaire improbable celle d’accompli. Ce peut donc être
"Aux dernières nouvelles, un accord aurait été récemment signé entre les deux parties."
"Max et Luc auraient dû/pu passer un accord. Dommage !"
"Je serais bien parti avec toi ..."
"J’aurais bien aimé/voulu t’accompagner."
"Je t’aurais volontiers accompagné."
2. Parenthèse sur les phrases - hypothétiques ou conditionnelles - en Si.
La plupart des grammaires et méthodes énoncent la "règle", généralement sous forme de tableau :
Cette "règle" ne résiste pas à l’examen des corpus authentiques. Il existe une beaucoup plus grande quantité de combinaisons de formes, elles-mêmes multipliées par des temporalités, explicites ou implicites diverses. On oublie en effet
1. qu’il existe une autre forme possible après si, "4. Si A FAIT, ...".
"Si demain la fièvre a augmenté ..."
2. qu’à la place de FERA on peut trouver FAIT, VA FAIRE, FAIS !, que N FASSE, AURA FAIT, VA AVOIR FAIT.
3. qu’on peut croiser 2 et 3, et donc 1 et 4.
4. que chaque subordonnée peut référer soit au moment de l’énonciation ("en ce moment") soit à un imaginé envisagé comme réalisable ("plus tard", "demain", "à l’avenir").
Enfin il faut signaler la possibilité pour POURRAIT FAIRE et DEVRAIT FAIRE de "fonctionner" en principale, avec FAIT (ou A FAIT) en subordonnée.
En fait, tout ce que l’on peut dire, c’est qu’il est extrêmement rare de trouver une forme en "-R-" après "Si". En voici deux exemples littéraires :
E. Henriot : "S’il (Le Grand Meaulnes) épousera enfin la belle Mlle de Galais, ce sera pour l’abandonner."
V. Hugo : "Qui donc attendons-nous, s’ils (les défunts) ne reviendront pas ?"
L’explication semble être que la phrase en Si reprend l’argument avancé par un interlocuteur réel ou supposé, en conservant la forme verbale initialement utilisée par ce dernier, en l’occurrence le futur.
3. FÎT et EÛT FAIT
Ces formes sont résiduelles. Elles nous viennent directement du latin, où elles jouaient un rôle important dans le discours rapporté, notamment. Depuis, le français a engendré FERAIT et AURAIT FAIT, et se contente des formes en "-AI-" dans le discours rapporté.
On a vu le partage des rôles syntaxiques entre FAIT / FERA et FASSE (et leurs formes composées). On a également vu que FASSE et AIT FAIT les remplacent sans problème de concordance des temps en français moderne (cf."avant que").
Si bien qu’au fil des siècles les fonctions qui leur étaient autrefois dévolues ont été assumées soit par FASSE et AIT FAIT, soit par FERAIT et AURAIT FAIT. D’où leur disparition définitive en langue parlée, plus lente mais en progrès constant en langue écrite.
N.B. Peut-être n’est-il donc pas inutile de redire ici que c’est parce que l’on a cessé d’utiliser ces formes qu’elles sont devenues un peu ridicules, et non l’inverse. (Voir à la fin de ce chapitre.)
On relira à ce sujet avec profit le dernier chapitre de L’étranger d’Albert Camus, où nous avons certes relevé les phrases suivantes :
1. J’ai fini par ne plus dormir qu’un peu dans mes journées et, tout le long de mes nuits, j’ai attendu patiemment que la lumière naisse sur la vitre du ciel.
2. ... j’attendais éperdument jusqu’à ce que j’entende ma propre respiration...
3. Il fallait que je m’applique à réduire ce cri. Il fallait que je sois naturel.
4. La petite femme automatique était aussi coupable que Marie qui avait envie que je l’épouse.
5. Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution, et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine.
mais aussi celles-ci :
6. Ce qui comptait, c’était une possibilité d’évasion, un saut hors du rite implacable, une course à la folie qui offrît toutes les chances de l’espoir.
7. Ce qu’il y avait d’ennuyeux, c’est qu’il fallait que le condamné souhaitât le bon fonctionnement de la machine.
8. C’était son intérêt que tout marchât sans accroc.
9. C’était assez drôle que je ne m’en fusse pas avisé plus tôt.
10. Je ne pouvais imaginer que ce bruit qui m’accompagnait depuis si longtemps pût jamais cesser.
11. Je ne voulais pas qu’on m’aidât.
12. Il n’y avait rien ni personne que je connusse mieux au monde.
13. Qu’importait que Raymond fût mon copain autant que Céleste qui valait mieux que lui ? Qu’importait que Marie donnât aujourd’hui sa bouche à un nouveau Meursault ?
4. AURA FAIT et VA AVOIR FAIT
AURA FAIT
Cette forme, qui contient les deux marques d’accompli et de modalité, peut "jouer" sur les deux domaines, c’est-à-dire être aussi bien l’accompli d’un FERA
Dès qu’il aura dîné, il ira se coucher.
qu’un A FAIT (I) modalisé :
Max est en retard. Il aura manqué son train.
(= Il a dû manquer son train. / Il a probablement manqué son train.)
Certains emplois de AURA FAIT entraînent des présuppositions plus complexes :
Il aura (finalement) fait beau.
présuppose un énoncé antérieur (datant de la veille, par exemple) du type "Je pense qu’il (ne) fera (pas) beau demain." En employant AURA FAIT de préférence à A FAIT, le locuteur semble vouloir rappeler ses prévisions météorologiques, et vérifier leur bien - ou mal - fondé.
Autre exemple, courant dans la presse :
"Le président N aura (finalement) rencontré Untel."
signifie que le programme annoncé et connu, s’est déroulé comme prévu, ou au contraire.
VA AVOIR FAIT
Cette forme, attestée, n’a pas de nom. Elle est pourtant aussi nécessaire à VA FAIRE que AURA FAIT l’est à FERA.
"Patientez un peu, je vais bientôt avoir terminé."
Il est vrai que l’emploi de cette forme semble se limiter aux verbes du type "finir". Elle est tout aussi exclue des subordonnées temporelles d’antériorité que l’est VA FAIRE.
5. AIT FAIT
On a vu que cette forme subjonctive a suivi la même évolution que son équivalente indicative. Il existe donc
un AIT FAIT (I) qui est l’accompli (ou le réalisé) de FASSE,
Tâche d’arriver avant qu’il soit parti.
un AIT FAIT (II) devenu le passé de FASSE, comme l’indique d’ailleurs la terminologie traditionnelle.
Le juge n’était pas convaincu que l’inculpé ait dit la vérité.
et, probablement, une forme surcomposée AIT EU FAIT, plus théorique que vraiment attestée, mais parfaitement imaginable dans des phrases du genre
Je ne souhaite pas que Pierre ait fait x après que Paul ait eu fait y.
6. En guise de conclusion
Pour conclure ce chapitre - et ce cours - sur une note un peu moins austère que le reste, on aura plaisir - du moins l’espérons-nous ! - à lire ou relire les paroles de la COMPLAINTE AMOUREUSE d’Alphonse Allais (remerciements Emmanuel Salon, forum FLE) :


Bonjour,
Pas d’accord avec l’accent circonflexe sur ..."que je vous visse"
Puis : ne serait-ce pas "que je vous disse", plutôt que "que je vous dise" ! si, à l’imparfait du subjonctif !
D. David
Merci d’avoir attiré mon attention ! En fait, mon ami Emmanuel m’a joué un tour : il a ajouté "Fallait-il que je vous vîsse" qui n’est pas dans l’original. Je vais corriger. Pour le reste, rien à dire, c’est correct, y compris "dise".
Cordialement
JC Rolland
Le vers "Fallait-il que je vous visse" (sans circonflexe, svp !) est nécessaire pour qu’il y ait une rime en "-isse" ; et celle-ci n’est correcte que si la forme verbale du verbe "dire" l’est aussi, à savoir "disse" : le subjonctif imparfait est imposé par la concordance des temps, comme pour les autres rimes de cette pochade.
André Wyss (ce nom n’est pas pour la rime : c’est le mien)
Bonjour,
j’aimerais apporter une petite précision sur la présence de l’accent circonflexe de "vîsse".
Celui-ci est présent dans la version du texte d’Alphonse Allais publié par les éditions Fayard. Chaque maison d’édition dispose d’une ou de plusieurs personnes qualifiées, des lecteurs-correcteurs, dont le rôle est de corriger erreurs orthographiques, grammaticales mais aussi typographiques des textes avant leur impression puis publication.
Eu égard au prestige des éditions Fayard, et après discussion avec Jean-Claude Rolland, nous ne corrigerons pas cet accent circonflexe.
Sa présence a les mêmes fonctions que celles de "disse" mais si ce dernier a un effet sonore et visuel, l’accent circonflexe n’a qu’un effet visuel.
Cordialement,
Isabelle Barrière
co-administratice d’EduFLE.net