L’enseignement du vocabulaire en classe de français langue étrangère (2)

lundi 30 mai 2005 , par Jean-Claude Rolland
 
Qu’est-ce donc qu’un mot ? La question a été posée à quatre linguistes par le coordonnateur du numéro spécial du Français dans le Monde d’août-septembre 1989 consacré au lexique. Passons sur les réponses données par Greimas et par Martinet, qui nous semblent constituer des curiosités auxquelles on ne peut que renvoyer les « curieux », et contentons-nous de résumer celles de Bernard Pottier et de feu Maurice Gross.

Bernard Pottier oppose le mot à la lexie : « Le MOT est une séquence de morphèmes ; certains mots n’ont pas d’existence isolée (fur) ; d’autres sont fréquemment dotés de liaisons originales avec d’autres mots ...Toute séquence (de 1 à n éléments) faisant partie du SAVOIR de langue (compétence lexicale) est une LEXIE, mémorisée comme telle, simple ou complexe : air, plein air, prendre l’air, l’air de ne pas y toucher. »

Quant à la réponse de Maurice Gross, le coordonnateur l’a gardée pour la fin ; elle clôt donc aussi bien le volume que la série. Après avoir regretté que l’accoustique physique ne permette pas un découpage du son en mots, Maurice Gross reconnaît que _« la forme écrite est la seule possibilité de définir le mot : la partie formelle du mot simple est une suite de caractères comprise entre deux séparateurs consécutifs : le blanc, l’apostrophe et le tiret.
- surévaluer est donc un mot simple,
- sous-évaluer, aujourd’hui, mal famé sont des mot composés. _Certains mots simples peuvent être associés à plusieurs sens (
voler), d’autres ne pas en avoir (escampette, ni même poudre d’escampette). L’unité minimale de sens commence avec prendre la poudre d’escampette, que Maurice Gross, par souci de cohérence terminologique, préfère appeler un verbe composé plutôt qu’une locution verbale. De la même façon, si cordon bleu est bien un nom composé, alors nul et non avenu est un adjectif composé, de temps à autre un adverbe composé, tant et si bien que une conjonction composée, etc. _C’est à cette définition du mot que nous nous empressons d’adhérer, car elle est d’une simplicité qui devrait être aussi lumineuse pour les apprenants que pour les analyseurs syntaxiques et les dictionnaires électroniques à la réalisation desquels travaillent en France et à l’étranger les équipes héritières de Maurice Gross.

Comment les mots se laissent-ils approcher ? L’« angle d’approche » le plus immédiat est évidemment la forme, ou morphologie : tout mot a une forme qui permet, le plus souvent à simple vue, notamment par sa terminaison, de le ranger dans au moins une (et parfois plusieurs) des grandes catégories traditionnelles : nom, verbe, adjectif, etc., et cela, même si l’on en ignore le(s) sens. Ces catégories sont déjà anciennes et communément admises et utilisées, au moins dans l’aire indo-européenne. Seule la catégorie du déterminant se distingue par sa relative jeunesse, mais elle aussi entre peu à peu dans les mœurs, c’est-à-dire dans les manuels scolaires. Il est encore trop tôt pour voir apparaître des termes comme déterminants simples (articles, possessifs, démonstratifs) et déterminants composés, mais tôt ou tard ces termes s’imposeront inévitablement.

Faut-il enseigner ces termes ? La réponse est évidemment « oui » : comment travailler sur l’objet « langue » sans utiliser un minimum de termes techniques propres à cet objet ? Mais il ne faut pas en abuser, ne pas utiliser de termes savants d’invention récente et connus par un cercle limité de linguistes, leurs disciples et leurs épigones. On a vu que Maurice Gross nous permet de faire l’économie non seulement du terme « locution » mais également de tous les adjectifs en « -ale » (ex. verbale), en « -elle » (ex. prépositionelle), ou en « -ive » (ex. conjonctive) qui lui sont habituellement associés.

Parler de la « forme », c’est aussi parler de la « dérivation » : beaucoup de langues connaissent ce phénomène d’enrichissement quasi spontané de la langue, à l’aide de préfixes et de suffixes, voire d’infixes. Mais attention ! La langue est volage et il y a beaucoup d’« enfants illégitimes » dans les fameuses « familles » de mots : indifférent n’est pas le contraire de différent, regarder ne signifie pas garder à nouveau, etc.

Également liée à la forme, quelques mots enfin de l’étymologie, dont on peut d’ailleurs dire la même chose que pour la dérivation : là encore, la plus grande prudence s’impose. Le professeur de langues se doit de travailler sur les significations actuelles des mots, et non sur l’histoire de leurs significations successives et, souvent, perdues. Je me souviens cependant d’avoir lu dans le Français dans le Monde, il y a quelques années, le compte rendu d’une expérience conduite par un professeur français en Turquie, expérience qui consistait à utiliser les ressources de l’étymologie. Autant que je m’en souvienne, ses élèves étaient passionnés par cette approche. Pour ne citer que l’exemple donné par Jacqueline Picoche dans la préface de son Dictionnaire Étymologique [1] , « il pourrait (donc) résulter quelque bien » de révéler le fil qui mène de œuvre à opération en passant par opéra, opuscule, opérer, ouvrer, manœuvre, ouvrier, et ouvroir. On ferait ainsi comprendre qu’un jour ouvrable n’est pas un jour où les portes des magasins et des entreprises sont ouvertes, mais un jour de travail.

À suivre

[1] Les usuels du Robert, 1983


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