Une remarque préliminaire : il sera peu question ici des aspects psychologiques de l’apprentissage : beaucoup de savantes recherches ont été et sont menées sur le sujet ; mais il ne nous semble pas que ces recherches aient déjà eu des retombées pédagogiques significatives ; d’une part, chacun s’accorde à reconnaître que nous savons encore très peu de choses sur le fonctionnement du cerveau en général, et sur celui de la mémoire en particulier ; et d’autre part, chacun de nous développe, semble-t-il, ses propres stratégies d’apprentissage, au point qu’il est encore très difficile, dans l’état actuel de nos connaissances, de théoriser, de généraliser, et de prétendre pouvoir agir sur des stratégies supposées – peut-être à tort - déficientes, voire néfastes. Tout au plus pouvons-nous, avec quelque bon sens, affirmer qu’un mot devra être présenté plusieurs fois aux élèves si nous voulons avoir quelque chance qu’il finisse par être fermement acquis, et donc recommander qu’une quelconque forme d’évaluation quant à l’acquisition de ce mot n’ait lieu qu’après une énième rencontre occasionelle ou une « exposition » provoquée. Ces recherches confirment aussi ce que le bon sens, toujours lui, nous avait déjà soufflé, à savoir que les jeunes apprenants sont plutôt sensibles à la forme écrite et phonétique des mots, et les apprenants adultes à leur(s) sens.
Cela dit, voyons donc ce qui s’est écrit d’intéressant sur le lexique et le vocabulaire ces dernières années. Une première observation nous a laissé perplexe : alors que ce sous-domaine de l’enseignement des langues étrangères semble avoir retrouvé depuis quelque temps la place qu’il avait momentanément perdue au cours de la période du communicativisme triomphant, c-à-d., grosso modo, les années 80, les Instructions Officielles pour le collège, - donc pour le français langue maternelle -, qui consacraient en 1986 quatre-vingt-cinq lignes au « vocabulaire », en détaillant, sur diverses pages, ce qui convenait à chacune des quatre classes, ne lui consacraient plus, en 1996, que les quatre lignes que voici, et ce, pour l’ensemble du cycle !
Enrichissement du vocabulaire : en particulier du temps, de l’espace, des sensations.
Étude du mot : sens général et sens contextuel ; synonymes, doublets, antonymes ; composition des mots (préfixe, radical, suffixe) ; étymologie (racines grecques et latines appartenant notamment aux champs lexicaux du temps et du lieu, locutions empruntées au latin)
... et c’est tout ! Comparées aux précédentes Instructions, ces dernières laissent donc le professeur totalement « libre » d’imaginer les activités à mettre en œuvre pour atteindre ces objectifs. Elles ne font par ailleurs plus la moindre mention de notions comme « groupements, champs, ou réseaux sémantiques », pas plus que de l’usage du dictionnaire. Espérons que, dans les Instituts de Formation Universitaires, les apprentis professeurs reçoivent de leur formateurs des conseils un peu moins sibyllins. Retenons au moins que ces très brèves Instructions mettent, avec raison, l’accent sur les lexiques fondamentaux du temps et de l’espace. C’est assez nouveau pour être signalé.
À un autre niveau, et en matière de langues étrangères cette fois, les professeurs disposent maintenant d’un nouveau document émanant du Conseil de l’Europe, qui s’intitule « Cadre Européen commun de référence pour l’apprentissage et l’enseignement des langues ». Passant en revue la totalité du domaine, les auteurs font l’inventaire des classes de mots et d’expressions figées, - aussi appelées « formules stéréotypées » -, abordent la question de la sélection lexicale, listent les moyens habituellement mis en œuvre pour développer la compétence lexicale, et, sans porter de jugement de validité, demandent seulement à l’utilisateur de justifier ses choix et ses démarches. On est loin du dogmatisme qui a pu prévaloir en d’autres temps, ce dont il faut se réjouir : en d’autres termes, c’est un peu « fais ce que voudras », à condition que tu nous dises pourquoi tu le fais, et, autant que possible, que tu apportes la preuve que tu as raison de le faire.
Quittons les documents officiels pour nous tourner vers la littérature didacticienne. Voici cinq ouvrages dont on peut recommander la lecture :
Pour une didactique des activités lexicales à l’école, Repères, n°8, 1993
Didactique du vocabulaire français, PICOCHE Jacqueline, Nathan, 1993, épuisé, mais consultable in extenso sur le site web de l’auteur, http://www.jacqueline-picoche.com.
Le vocabulaire dans l’apprentissage des langues étrangères, BOGAARDS Paul, CREDIF-LAL, Hatier/Didier, 1994
Lexique et didactique du français langue étrangère, Actes des 13ème et 14ème Rencontres. Paris, janvier-septembre 1994, Cahiers de l’ASDIFLE (Les), n° 6, 1995
Enseigner le vocabulaire en classe de langue, TREVILLE Marie-Claude, DUQUETTE Lise, Hachette, f-autoformation, 1996
Et pour les apprenants de FLE, des ouvrages complémentaires de vocabulaire commencent à être proposés sur le marché. On ne peut pas encore dire qu’il s’agit d’un retour en force du lexique, mais ces publications et leurs qualités laissent bien augurer des années à venir : les « mots » semblent en bonne voie de reprendre aux « actes de parole » un peu de la place peut-être excessive que ces derniers ont quelque temps occupée, au moins en didactique, sinon dans la pratique quotidienne de la classe.
À suivre

