L’effacement dans le sous-titrage et ses implications culturelles

lundi 6 février 2006 , par bouguerra fatih
 

Lors du visionnage d’un film américain ou anglais en version originale sous-titrée, nous constatons une différence quantitative entre les sous-titres et ce qui est dit effectivement.

(NDLR Cet article analyse le sous-titrage de films en anglais. Néanmoins, la qualité et la justesse de son propos, ainsi que sa transposition aisée à la classe de Français Langue Étrangère, nous l’ont fait publié.)


Ces effacements volontaires appartiennent à deux catégories :

  • la première couvre une contrainte inhérente à ce type de traduction qui doit ménager le spectateur en traduisant l’essentiel sans gêner l’intérêt pour l’image. L’effacement évite dans ce cas la redondance et les termes non pertinents et n’a aucune incidence sur la ‘compréhension’ du texte source.
  • La deuxième catégorie indique des implicites culturels que le processus de traduction par le sous-titrage supprime. Ces implicites culturels sont en prise directe avec la compétence encyclopédique des locuteurs sources et permettent d’amener les apprenants à focaliser leur attention sur la ‘compétence culturelle’.

Outre l’analyse de l’éthos de communication des locuteurs cibles et au-delà du travail sur la compétence encyclopédique, lequel touche à la fonction référentielle du discours, le travail sur l’effacement permet aux apprenants de focaliser leur attention sur la fonction relationnelle du discours. L’ellipse s’entend pour nous au sens d’omission des éléments de l’énoncé non nécessaires à l’interprétation du message (Robert Galisson, Dictionnaire de Didactique). L’effacement est une implicitation qui consiste à gommer dans la langue cible [français] un ou plusieurs éléments de l’énoncé source non pertinents, car redondants.

Tout d’abord, nous poserons la question du rapport entre sens, interprétation et effacement dans un cadre pragmatique. Ensuite, nous soulignerons le fait qu’une langue naturelle dénote un système sous-jacent basé sur un fond disparate commun qui peut aussi bien créer une connivence intragroupe que marquer une différence intergroupe dans toute interaction.

Notre recherche essaye de mettre à jour plusieurs types d’effacements redondants et repérables selon la typologie suivante :

  1. Des effacements de données sémantiques qu’il n’est pas toujours aisé de traduire de façon économique. Ces effacements n’ont aucune incidence sur la ‘compréhension’ du Texte Source.
  2. Même type d’effacement avec une perte dans le cotexte qui aurait permis par inférence une meilleure compréhension de la situation d’énonciation. Ces effacements auraient permis l’éclaircissement de présupposés qui sont en prise directe avec la compétence culturelle/encyclopédique du spectateur. Le présupposé est ici pris au sens que lui donne Ducrot, c’est-à-dire de préalable logique que l’émetteur et le destinataire considèrent comme vrai. La négation du présupposé est métalinguistique et réfutatrice et permet de mettre à jour un manque.
  3. effacement des relationèmes (en tout cas de certains adoucisseurs) superflus (dans la version sous-titrée tout au moins) qui correspondent à des unités vides du point de vue du contenu. Ce qu’elles apportent du point de vue du sens porte uniquement sur la gestion de la relation. Ce point de vue interactionniste nous paraît fructueux dans une perspective didactique.
  4. Des effacements invisibles qui n’ont aucune matérialité lexicale ou grammaticale, mais qui enlève une part d’identité de la culture source. Ce qui nous amène à interroger la notion d’effacement elle-même, ainsi que ses limites, en proposant un élargissement du champ qui pourrait intégrer des effacements non seulement lexicaux, mais aussi de l’ordre des comportements ou des savoirs encyclopédiques partagés, ceux-ci connotant un implicite culturel invisible aux yeux du spectateur/apprenant non initié.

Discours et base commune

L’analyse interactionnelle met en évidence des savoirs partagés et négociés entre membres d’une même culture ou d’un même groupe. Un système à la fois intégré et constamment reconstruit repose sur un implicite culturel propre à tout discours.

Les travaux de Grice sur le principe de coopération qui l’ont amené à formuler ces fameuses maximes nous montrent que si la formulation et l’interprétation du discours ne correspondent pas à proprement parler à un ensemble de règles, elles répondent cependant à un ensemble de principes, et les inférences auxquelles se livrent locuteur (L) et allocutaire (A) ne sont pas le fruit du hasard.

La quantité d’information nécessaire est par ailleurs déterminée par ce que Kerbrat-Orecchioni appelle la « compétence encyclopédique » qui se « présente comme un vaste réservoir d’informations extraénonciatives portant sur le contexte » qui vont permettre à A d’aboutir à l’interprétation d’un énoncé. Clark fait la distinction entre deux types de « base commune » : communal common ground et personal common ground, la première correspondant aux connaissances attribuées à l’ensemble des membres d’une communauté tandis que la seconde correspond aux données partagées par les interactants en raison de leurs expériences communes, les interactants ayant pleinement connaissance du fait que leur(s) interlocuteur(s) possède(nt) également ces données. L’appartenance à une même communauté ne correspond donc pas nécessairement au partage d’une même langue ni à l’appartenance à une même nation.

Interaction et relation interpersonnelle

Si le discours peut tout d’abord être envisagé du point de vue de la référence et de la transmission d’informations (ce que fait la sémantique), on sait à la suite des travaux d’anthropologue tel que Malinowski que l’interaction ne fait pas uniquement intervenir le niveau du contenu (contenu propositionnel) mais également le niveau de la relation (c’est par le biais de l’échange verbal que la relation entre les interactants s’instaure). L’interaction est donc truffée de marqueurs verbaux et non verbaux qui « contribuent à instituer entre les interactants un lien socio-affectif particulier ». Si l’approche de Grice nous a montré que, du point de vue de la référence, l’ellipse faisait partie intégrante du discours (pourquoi dire ce qui est connu de son interlocuteur ?), les travaux centrés sur la politesse, ceux de Leech en particulier, ont montré qu’il fallait ajouter aux maximes de Grice des maximes ne relevant pas du principe de coopération, mais du principe de politesse. En posant le principe de politesse comme archiprincipe, on a pu éclairer le fait que les maximes de Grice sont soumises à des variations culturelles.

Brown et Levinson (1987) distinguent dans leur modèle d’analyse de la politesse, deux types de politesse : la politesse négative et la politesse positive. Ces deux catégories correspondant schématiquement aux stratégies mises en œuvre par L afin de ne pas heurter la ‘face’ de A (politesse négative), donc de lui laisser sa liberté de choix et d’action, et aux stratégies mises en œuvre par A afin de marquer son appréciation de L (politesse positive). Ils introduisent l’ellipse parmi les stratégies relevant la politesse positive (p. 111-121).

Schématiquement, ces travaux tendent à montrer que chaque communauté possède un éthos de communication, un ensemble de préférences communicationnelles par exemple diverses façons de se présenter et de gérer la relation interpersonnelle. Ces différents aspects de la communication ne sont pas cependant des éléments disparates dont la description relèverait de l’anecdote, mais « font système » et font partie intégrante de la culture d’une communauté.

Un travail sur l’effacement dans la traduction de sous-titres et l’analyse de séquences filmées nous paraît particulièrement intéressant du point de vue de l’enseignement /apprentissage de la compétence culturelle – compétence que tout apprenant se doit d’acquérir, au même titre que la compétence linguistique. Ce travail devrait en effet permettre de se pencher sur les différences relevant du domaine de la référence, mais également sur celles relevant de la gestion de la relation interpersonnelle et de l’éthos de communication et, éventuellement, d’apporter un éclairage sur les attitudes et/ou les représentations relatives à un groupe.

La recherche de perte sémantique entre sous-titres français et version originale anglaise devrait donc fournir un outil permettant à l’apprenant de prendre conscience de ce que son système de communication a d’arbitraire et de relatif.

Notre corpus repose sur l’analyse du film Pulp Fiction de Quentin Tarentino, de The Remains of the Day de James Ivory et de Shadowland de Richard Attenborough en version originale sous-titrée (la manipulation pédagogique et le support DVD permettront différentes versions : Sans le son, en V.O non sous-titrée, sous-titrée, version commentée).

Analyse du corpus

Nous nous situons pour notre analyse dans le champ de la traductologie, à la croisée de la sociologie et de la linguistique. Les phénomènes culturels peuvent être de deux natures : ponctuels et localisés, ils sont éclairés par le cotexte. S’ils sont de grande portée, ils seront éclairés par le contexte extralinguistique. Nous prendrons en compte la nature escomptée du public cible : initié, pouvant s’informer, ou non initié. Nous retiendrons pour notre corpus vingt-six occurrences que nous pensons pertinentes. Ces occurrences peuvent être classées en quatre types différents que nous avons déjà présentés.

Le premier type correspond à l’effacement de termes superflus permettant l’économie des sous-titres : l’exemple 1 indique l’effacement d’une particule qui indique que les futures victimes des tueurs sont à l’étage dans l’immeuble qu’ils vont investir. En 2, l’effacement n’enlève rien à la compréhension non plus, les termes « head » et « see for yourself » pouvant être considérés ici comme superflus.

Le second type d’effacement ôte pour nous des éléments qui auraient permis au spectateur non initié d’inférer le sens d’un terme ou le contexte situationnel. En 3, il y a effacement de « more » qui indique en langue source qu’aux E.U, on vous sert du café continuellement pendant le repas, alors qu’on le prend traditionnellement à la fin du repas en France. Le choix est ici de considérer le spectateur comme non-initié. On rate la référence implicite au rituel. Il y a un manque sur la situation d’énonciation (particularité du contexte américain) qui efface ce rituel. Le questionnement du présupposé avec « more » aurait permis la mise en évidence du fait que les Américains boivent du café tout au long du repas, ou en reprennent à volonté.
Information nouvelle : la serveuse demande s’ils veulent du café à nouveau
Information préalable présupposée à questionner : ils en ont déjà pris
En 4, on peut inférer que Cops est une émission, ou un film, ou une pièce, ou un magasine. Avec le terme effacé « show », le spectateur aurait su sans nul doute que c’est une émission télévisée. En 5, l’effacement est de type encyclopédique : le spectateur non initié ne connaît pas un terme en LS et ne peut inférer le sens. Nous avons un emprunt ("whopper") dans le sous-titre dont il faut inférer le lien avec Burger King. Ce lien est d’autant plus difficile à faire que le sous-titrage efface l’explicitation du personnage ("I’ve not been to a Burger King"). On aurait pu deviner que c’était un hamburger en inférant à partir du cotexte qui peut ici aider le spectateur averti. Le sens peut cependant être inféré par ce que l’on entend. On aura pu déceler "Burger King" dans le cotexte sonore à droite et inférer que le Whopper est le sandwich de Burger King. En 6, ‘Il va’ n’indique pas que son départ est définitif. On perd aussi la connotation que véhicule ‘the West Country’ en Angleterre, c’est-à-dire un endroit plus retiré, à la campagne (La Cornouaille peut-être), loin de la ville. De plus, back indiquait un retour ou une visite de plus.

Le troisième type d’effacement concerne la relation entre les personnages. Ces effacements faussent la donne et modifie leur psychologie respective : les indices de changement au cours du film ou de relation propre à une culture donnée sont escamotés pour le coup. L’effacement de cowboy en 7 fausse ici les données puisqu’il donne l’impression que Vince cherche à séduire Mia (alors qu’on a la situation inverse dans l’original). De plus, Vince sait que Wallace, l’ami de Mia, a défenestré un prétendant précédent. En 8, après une soirée plus qu’intime où Mia a failli mourir, Vince veut reprendre ses distances, ce qu’il indique en revenant à une formule de politesse en contraste avec la relation instaurée auparavant. Ceci est effacé.
En 9, Mia utilise une langue courante et paraît désireuse de séduire Vince avec une touche de féminité en faisant référence au fait qu’elle se soit repoudré le nez. Le sous-titre accentue l’aspect familier et fausse à nouveau le but du dialogue.
En 10, Vincent et Jules se retrouvent en Tee-shirt et short à cause de péripéties multiples. Cela tranche avec leur habitude de porter un costume noir, signe extérieur des gangsters du film. Raquel les taquine en leur demandant s’il vont jouer au volley, sport peu viril dans ce contexte où le Basket, le Baseball ou le Football Américain sont prisés. On rate un aspect contextuel certain.
En 11, le sous-titre peut amener un imbroglio : on pourrait penser que Vincent est déjà venu au restaurant alors qu’il ne fait que supposer non sans humour que Jane Mansfield a pris son jour de repos, le clone de Jane Mansfield, bien sûr.
Par ailleurs, des jeux de mots basés sur la polysémie de certains termes anglais sont transformés en message français univoque, ce qui peut apporter un manque sémantique et des confusions. C’est le cas en 12 où le sens de valet que connote Jack est effacé, et en 13 où Vince dit à la fois à Mia « à ton service » et « ne te fais pas d’idées à mon sujet », appuyant la distance raisonnable dont nous avons déjà parlé. Le passage de l’oral à l’écrit et le manque de place influence l’économie du sous-titre. Par ailleurs, les versions doublées sont toujours plus complètes. Malgré cela, les effacements des exemples 14 et 15 montrent que le français opte plus aisément pour l’impératif. Les exemples 16 et 17 quant à eux comportent des effacements qui concernent des adoucisseurs, fonctionnant comme autant de marque de distance et de politesse. Nous sommes dans l’Oxford des années 50 dans un milieu conservateur. L’ordre n’est pas formulé de façon aussi directe qu’en français. Il est très courant en anglais, de ne pas nommer l’allocutaire de façon directe dans les requêtes en utilisant la voix passive. Ici, les effacements sont susceptibles d’escamoter un type de relation en rapport avec un milieu social, voire un type d’échange typiquement anglais. Ceci est d’autant vrai que pour l’exemple 16, la réponse courte permettait l’étoffement. Il est vrai cependant que l’exemple 17 souffre d’un débit de parole rapide. Une des règles du sous-titrage est de faire correspondre un plan à un sous-titre : ici, on efface une redondance du point de vue de la compréhension. La version doublée récupère l’effacement (Je suis surpris que vous n’ayez pas mieux à faire).

Pour finir, nous voudrions élargir notre analyse de l’effacement à un type particulier : le spectateur initié ressent parfois un manque dans le sous-titrage qui peut revêtir des phénomènes variables : Les exemples 20 et 21 peuvent correspondre à un implicite attitudinal. Le comportement américain est naturel pour le spectateur natif et empêche la personnification chez le spectateur français qui ressent un sentiment d’étrangeté. Cette mise en évidence de l’arbitraire culturel (assez spontanée) pourra être l’occasion d’une mise à distance des deux cultures (endolingue et exolingue) et de la mise en relief d’un besoin de tolérance vis-à-vis de ce qui est naturel pour nous (ne jamais prendre de charcuterie au petit-déjeuner, mettre de la mayonnaise dans les frites) et insensé pour un natif (et vice-versa). Le dégoût de Jules laisse le spectateur non initié perplexe, tout au moins étonné dans un premier temps. Butch est surpris par le choix de la tarte et non par l’énorme repas salé. Il y a référence au petit-déjeuner anglo-saxon, voir au brunch qui suit une nuit agitée (Butch est en fuite). Il y a un décalage de comportement entre ce que le spectateur français attendrait (qu’il soit tout de suite étonné) et ce qu’il se passe dans le film.
En 22, il y a une référence à la citation d’Andy Warhol non rendue en français. Le sous-titre met en évidence ici une équivalence (peut-être maladroite : ne dit-on pas "heure de gloire" ?). Il est vrai aussi que la valeur de cliché de cette expression soutient l’équivalence, même approximative. La référence métadiscursive relève alors plus de la connaissance de l’initié en général (américain ou français) que d’une problématique interculturelle de traduction.
En 23, il y a une référence implicite à l’expression before you can say Bob’s your uncle, qui correspond au « avant de dire ouf ». En V.O, le nombre de syllabes correspond et multiplie la polysémie en se référant en même temps à la tarte préférée du personnage féminin et à l’expression. Le sous-titre efface cette dimension indubitablement.
En 24, l’implicite porte sur une connaissance encyclopédique : celle d’une pléiade d’artistes américains des années cinquante. Quelques-uns mondialement connus permettront une inférence situationnelle : le restaurant est un musée vivant. Le personnel est en fait une reproduction clonée d’Américains célèbres qui peuplaient le rendez-vous télévisé des dimanches soir : le Ed Sullivan Show. Le réceptionniste est déguisé en Ed Sullivan, les serveurs en Buddy Holly, Zorro, Dean Martin et Jerry Lewis, Marilyn Monroe et Mamie Van Doren. Mia choisit un steak appelé "Durwood Kurby", un célèbre présentateur.

Sans connaissances encyclopédiques de ces personnages et de l’univers auquel ils renvoient, le spectateur sera perplexe devant l’aspect parodique. Cependant, quelques stars pourront servir à satisfaire le désir de connivence extra textuelle du réalisateur (Monroe, Elvis ou Zorro). Mia elle-même confond Monroe et Van Doren, ce qui peut être un clin d’œil au spectateur non averti qui ne les reconnaît pas tous, mais prend un certain plaisir à essayer de les retrouver. On voit aussi dans ce fait la limite de l’opposition natif/non natif souvent artificielle : en effet, un cinéphile français peut reconnaître plus d’acteurs qu’un américain lambda… Malgré cela, le natif aura un avantage certain sur le spectateur français, c’est à dire, l’élève, qui peut rater toute une dimension connotative à côté de laquelle on passe s’il l’on n’est pas vigilant.
En 25, L’ellipse porte sur le signifiant (un dessin qui correspond au terme "square" qui est lui-même polysémique). Il y aura une incompréhension et une incongruence, mais aucune équivalence ! Le spectateur non initié est perdu. Il faut traduire le dessin "carré" par "square" qui signifie de façon "imagée" "coincé", "rabat-joie" pour un niveau de langue courant et moins familier. Ici, une ellipse d’ordre sémiotique (image et mot, signifié et signifiant) est à l’œuvre et ne peut être comblée que par l’anglophone.

Conclusion

Nous avons dans cette étude tenté de démontrer que l’utilisation de l’ellipse dans le discours permettait aux spectateurs face à un film en V.O d’établir une certaine connivence et de se positionner comme membre d’un même groupe. Nous avons par ailleurs utilisé le décodage de l’effacement dans la perspective de l’acquisition de la compétence culturelle.

Le support, malgré son caractère fictionnel, contient une langue authentique. Il donne à voir et à entendre des natifs qui parlent et se comportent d’une manière proche de la réalité (même si les spécialistes discernent des différences de fond : tour de parole respecté, ellipses narratives propres au cinéma et à la littérature…). Par la rétrotraduction, l’écoute, la manipulation et la comparaison des différentes versions d’un même extrait, les élèves ont eu accès à une approche comparative reproductible entre deux codes linguistiques et deux manières d’appréhender le "réel". Ils ont été sensibilisés aux différentes manières de se nourrir, de faire référence à une culture commune et de se comporter dans des situations équivalentes. Un regard décentré et critique leur a permis de questionner la langue maternelle et les modèles de représentations qu’elle sous-tend par rapport à la langue étrangère. De plus, une fin pratique instrumentale a été touchée du doigt et pourra faire l’objet d’une réactivation de l’apprenant dans un pays anglophone. L’enseignement des langues étrangères doit favoriser l’acquisition d’une compétence communicative qui permet de se servir de la langue en adéquation avec la situation. Enfin, la fin culturelle est liée intrinsèquement à la fin formative. La langue, en même temps que l’expression d’une culture, est l’occasion de contact avec une autre civilisation. L’enseignement de la langue doit donc viser à l’enrichissement de l’horizon culturel des apprenants. Les assistants et les correspondants sont devenus nos personnes natives ressources qui infirment, confirment ou nuancent nos conclusions culturelles. Ainsi, ce travail sur l’ellipse et l’effacement d’ordre linguistique et culturel aura permis de reconstruire en partie l’implicite qui crée une connivence et soude la communication. La notion d’ingroup met en évidence le fait que la non-compréhension de cet implicite va au-delà de différences culturelles nationales ou ethniques. Elle nous plonge dans la complexité du champ socioculturel. L’effacement deviendrait le prétexte au décodage d’une énigme, d’un implicite culturel dont la découverte stimule plaisir et reconstruction.

Au terme de cette analyse, le questionnement de l’effacement permet de dépasser l’opposition classique entre la classe de langue orientée vers la forme et le milieu naturel orienté vers le sens : en essayant de reconstruire l’implicite, forme et sens sont coconstruits. Jean-louis Cordonnier nous rappelle à ce propos que le travail de ré-écriture de la traduction n’est pas une « traduction de la langue, mais de ce que le discours fait de la langue. Dans un entre-deux, qui se love dans la relation entre les deux cultures, entre ce que dit le texte de l’Autre, et ce que je lui fais dire dans la mienne, dans un rapport de tension culturelle entre langue et discours, tension sans cesse changeante, insaisissable. »


Bibliographie :

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De Carlo, M. (1997) Stéréotype et identité. Etudes de Linguistique Appliquée. No. 107. Paris, France.
Clark, H. H. (1996) Communities, commonalities, and communication. In J. Gumperz and S. Levinson (Eds.), Rethinking linguistic relativity, Cambridge University Press,.
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Grice, H. P. (1975) Logic and Conversation, in P. Cole & J. L. Morgan (Eds.), Syntax and Semantics, v. 3 : Speech Acts, New York, Academic Press, pp. 41-58,
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Hall, T. E. (1976) Beyond Culture, Anchor Press/Doubleday, Garden City, New York.
Kerbrat-Orecchioni, C. (1986) L’implicite, Armand Colin, Paris.
Kerbrat-Orecchioni, C., Les interactions verbales, Paris : A. Colin. T. 1, 1990 ; t. 2, 1992 ; t. 3, 1994.
Kleiber, G. (1997) Sens, Référence et Existence : Que Faire de l’Extra-Linguistique ? Langages : numéro 127.
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Meirieu, P. (1997) Apprendre…oui, mais comment ? ESF Editeurs.
Puren, C. (1994) La Didactique des Langues Etrangères. à la Croisée des Méthodes. Essai sur l’Éclectisme. Paris. Didier.


Exemplier :

dialogues tirés de Pulp Fiction, Remains of the Day et Shadowland

I Effacements de redondance sans perte sémantique

1
VINCENT How many up there ?
Combien y sont ?

2
Miss Kenton : All you have to do is pop your head outside this door and see for yourself, it won’t take a moment.
Jetez un simple coup d’oeil par la porte.

II effacements avec perte sémantique dans le contexte qui aurait permis l’inférence

3
WAITRESS Can I get anybody anyone more coffee ?
un peu de café ?

4
VINCENT...ever seen that show "COPS
T’as vu "Cops" ?
JULES What do they call a Whopper ?
Et les Whoppers ?

5
VINCENT I dunno, I didn’t go into a Burger King.
Je n’en sais rien

Chap 22 Vers 97mn
6
Miss Kenton : Mr Stevens I have something to tell you. My friend, the man I am going to meet tonight, you know him, Mr Benn.
Stevens : Oh, yes, of course. Mr Benn.
Miss Kenton : He has asked me to marry him. I am thinking about it.
Stevens : I see.
Miss Kenton : He’s moving back to the West Country next month… I am still thinking about it.
Il va dans l’ouest dans un mois… Je veux y réfléchir encore.

III Effacement de relationèmes avec perte de la psychologie des personnages

A) Phénomènes intratextuels ou endophoriques. Les personnages changent de relation (8), mettent de la distance entre eux au fil de l’histoire (9,10), ou expriment un humour particulier (11,12) :

7
M : Could you roll me one of those, cowboy.
V : You can have this one, cowgirl.
M : Thanks.
V : Think nothing of it.
M : Oh, tiens ! Tu peux m’en rouler une ?
V : Bien sûr Calamity Jane !
M : Merci.
V : A ton service.

8
VINCENT If you’ll excuse me, I gotta go home and have a heart attack.
Je rentre chez moi faire ma crise cardiaque

9
MIA Don’t you love it when you go to the bathroom and you come back to find your food waiting for you ? _ je crevais de faim et j’aime bien être servie

10
RAQUEL Hi. What’s with the outfits. You guys going to a volleyball game ?
C’est quoi, cette tenue ?

11
VINCENT...and that’s Mamie Van Doren. I don’t see Jayne Mansfield, so it must be her night off.
c’est Mamie Van Doren. Jayne Mansfield a pas l’air d’être là, ce soir
Un jeu de mots entraîne la perte d’une polysémie

12
Shadowlands, chap 3, 16.00
you call him Jack !
Yes, I’ve never liked the name Clive.
(rires) Oh, well, if you’re a Jack.
What ?
No, you look fine for a Jack.

vous l’appelez Jack ?
Clive m’a toujours déplu.
pour un Jack…
Quoi ?
Vous êtes bien

13
M : Could you roll me one of those, cowboy.
V : You can have this one, cowgirl.
M : Thanks.
V : Think nothing of it.
M : Oh, tiens ! Tu peux m’en rouler une ?
V : Bien sûr Calamity Jane !
M : Merci.
V : A ton service.

B) Phénomène exophorique, extratextuel : éthos culturel anglo-Saxon propre au milieu et à l’époque :

Remains of the day
Chapter 16
14
À la fille qu’on va employer :
Stevens : Why exactly did you leave your last employment ?
Interviewee : They didn’t want me anymore.
Stevens : Why not ?
Interviewee : I don’t know. They just didn’t want me anymore.
Miss Kenton : They say she works well.
Stevens : Would you please wait outside ? attendez à côté.

Chap 25. 1.06
15
Chap 5, 24.20mn
I am afraid you can’t talk to me like this, Miss Kenton.
I am afraid I must.
Ne me parlez pas ainsi.
Il le faut.

16
Any idea what they are talking about ?
I am afraid not. Non.

Chap 5, 23.50
17
Stevens : I am surprised you’ve got nothing better to do
N’avez-vous pas mieux à faire ?

18
Chap 6, 30.20mn
Stevens : You will read this list of your duties, father.
Lisez la liste de vos fonctions.

19
Miss Kenton : Your father is entrusted with more than a man of his age can cope with, I am concerned for him.
Les charges de votre père sont trop lourdes.

IV Pas d’effacement, mais une perte référentielle, de l’ordre du présupposé : effacement de la culture source

A) Attitude

20
VINCENT I dunno, I didn’t go into a Burger King. But you know what they put on French fries in Holland instead of ketchup ?
Je n’en sais rien. Tu sais ce qu’on met sur les frites ?
JULES What ?
Quoi ?
VINCENT Mayonnaise.
De la mayonnaise.
JULES Goddamn !
Les salauds !
VINCENT I seen ’em do it. And I don’t mean a little bit on the side of the plate, they fuckin’ drown ’em in it.
Des frites noyées dans la mayonnaise.
JULES Uuccch !

21
Butch est dans un hôtel avec sa petite amie française . Elle va petit-déjeuner :
Fabienne : I’m gonna have a big plate of blueberry pancakes with maple syrup, eggs and five sausages
B : What will you drink with that ?
F : To drink, a tall glass of orange juice and a black cup of coffee. After that, I’m gonna have a slice of pie.
B : Pie for breakfast ?!
Une grande assiette de crêpes aux myrtilles couvertes de sirop d’érable, des oeufs sur le plat et cinq saucisses.
Et comme boisson ?
Comme boisson, un grand jus d’orange et du café noir. Et après, une part de tarte
De la tarte, le matin ?

B) Culture générale

22
Mia : That was my fifteen minutes : c’était mon 1/4 d’heure de gloire

C) Jeu sur les sonorités, référence anaphorique à du déjà là :

23
BUTCH I’ll be back before you can say blueberry pie
Le temps de dire "myrtille", je serai là
FABIAN Blueberry pie.
Myrtille

24
Scène du restaurant : manque encyclopédique de tous les personnages. Inférence d’après un ou deux

D) Polysémie d’un signifiant iconique

25
Don’t be a …(elle dessine un carré) : ne sois pas …..

Article co-écrit avec Christophe Gagne, doctorant à Cambridge.

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