L’Écriture d’un conte fantastique

Pistes pratiques
mardi 29 juin 2010 , par Atika K. Salman
 

Atika Khatab SALMAN, Département de Français, Université Al-Fateh, Tripoli / Libye

Dans la présente communication, nous cherchons à appeler le travail intellectuel de nos apprenants en FLE (surtout ceux qui sont passionnés de l’art de l’imaginaire) pour pouvoir poursuivre une lecture attentive et réfléchie de l’un des genres littéraires appréciés par les jeunes gens : le conte fantastique.

Nous visons en particulier l’enrichissement linguistique de l’apprenant (compréhension et expression écrites en LE), l’acquisition de connaissances littéraires, l’accès à une différente culture, la construction d’une perception futuriste de l’art de l’écriture en leur montrant le déroulement de ce genre d’écriture chez un seul écrivain, à savoir G.de Maupassant.
Nous essayons de faire remarquer à nos apprenants les codes qui gèrent la composition de ces contes et les pistes sur lesquels l’auteur peut jouer dont les souvenirs d’enfance et les obsessions de jeunesse ; les personnages solitaires et déséquilibrés ; les forces surnaturelles, etc. Sous la plume d’une personne attentive et sensible plusieurs éléments de la vie quotidienne peuvent devenir, eux aussi, une source d’inspiration inattendue : l’armoire, le miroir, les liquides, la chevelure… En outre, le style de l’écrivain du fantastique doit mettre le lecteur dans un état d’angoisse en jouant sur les zones d’ombres, autrement dit, les mondes cachés en suggérant l’invisible plutôt que de se contenter de faire apparaître des monstres mythiques de moins en moins crédibles.

En ce sens, la littérature de la nouvelle langue (le conte fantastique en particulier) est susceptible de contribuer largement à la formation linguistique et culturelle des jeunes apprenants car la découverte de ces contes permet, à notre avis, de leur redonner non seulement le goût de la lecture mais celui de l’aventure (de l’écriture).


Introduction La connaissance d’une langue étrangère, comme le français, devrait permettre de se pénétrer de l’âme et de la pensée de cette langue par l’accession à la littérature. Malheureusement, les préjugés font large usage dans l’apprentissage d’une langue étrangère à travers sa littérature sous prétexte que la langue littéraire rend l’apprentissage de cette langue plus difficile.
Or, ....Or, l’expérience nous a montré que, pour certains apprenants, le français dépasse le fait d’apprendre une langue étrangère pour devenir la source d’une grande satisfaction qu’apporte la découverte de nouveaux modes de vie. L’apprenant passionné par l’art de la production écrite, représentée par l’écriture littéraire, procède à un élargissement de l’enseignement reçu pour s’intéresser personnellement à une civilisation qui lui parait exotique. Ceci développe chez lui le goût de la découverte et de l’aventure. En ce sens, cette nouvelle langue va contribuer largement à sa formation culturelle.
Le contact constant d’une nouvelle culture aura, donc, sur lui, ce triple résultat : enrichissement de la personnalité ; incitation à une observation approfondie avec un esprit critique ; entraînement à une réaction personnelle au sujet abordé.
Nous avons constaté également que nos étudiants, comme les autres jeunes de leur âge, sont particulièrement attirés par les thèmes de la science fiction, du monde surnaturel et du fantastique qui les invitent à la réflexion et à l’imagination. Nous avons, donc, voulu exploiter ce désir en leur montrant le déroulement de quelques contes fantastiques par l’analyse des différents éléments ainsi que les codes qui gèrent leur composition.
C’est donc, dans le but d’aider cette catégorie d’apprenants à poursuivre une lecture attentive d’œuvres littéraires pouvant mener, à notre sens, à la production écrite et peut-être à la créativité.
Dans la présente étude, nous exposerons une vision aussi diversifiée que possible du conte fantastique (chez un seul écrivain en guise d’exemple) sans qu’il s’agisse pour autant d’une synthèse exhaustive et complète de ce genre littéraire. Nous avons choisi pour corpus quelques extraits des contes fantastiques de Guy de Maupassant (1850 – 1893) qui représente, à nos yeux, l’une des figures les plus représentatives dans ce domaine par ses contes relativement courts, par la simplicité de son style et par l’étrangeté de son discours. En effet, cet écrivain a toujours été conscient du goût des lecteurs, c’est pourquoi il a publié des contes fantastiques d’abord sous forme de séries dans les journaux de son temps (L’Almanach ; Le Gil Blas ; Le Gaulois ; Le Figaro ; L’Écho de Paris), puis sous forme de livres troublants qui ne cessent d’ évoquer chez les lecteurs, jusqu’aujourd’hui, l’idée que les facultés de l’homme peuvent créer d’inimaginables situations.
Pour consolider cette hypothèse, nous essayons de démontrer que, si ce genre de production est souvent d’approche très difficile, ses ‘‘ astuces ‘‘ ne sont pas inabordables. Nous souhaiterions plutôt appeler le travail intellectuel de ceux qui sont surtout passionnés par l’art de l’imaginaire et par la création romanesque.
Aussi, visons-nous, non seulement, l’enrichissement de la langue de l’apprenant (compréhension et expression écrites) mais aussi, l’acquisition de connaissances littéraires, l’accès à une culture, la construction d’une perception futuriste de l’art de l’écriture.

L’avant - texte
Dans son œuvre volumineuse La Préparation des romans, 1 et 11, Roland Barthes nous enseigne qu’à l’origine de tout ouvrage, il y a un fantasme et un vouloir écrire qui ne relève que du discours de celui qui a écrit et non des discours scientifiques. Ce qui réintroduit la part subjective de l’auteur ; car derrière l’écran du présent, où l’on se met à écrire, il y a des souvenirs, des idées reçues, de toute une culture et une mentalité :
Dans L’univers du roman, Roland Bourneuf affirme qu’ ’’ On ne peut guère concevoir de’’ roman pur ’’ où tout serait totalement fabriqué, détaché de la réalité’’
Dans cette même perspective, la lecture des contes de Guy de Maupassant nous dévoile le journal intime d’un passé nostalgique où plusieurs figures de sa propre vie ont laissé des traces émouvantes. Ses contes représentent, comme nous allons voir plus loin, un guide abécédaire des états d’âme d’un homme exposé à tant d’événements marqués surtout par la bizarrerie du sort. Les événements socioculturels, ainsi que les détails de la vie personnelle de l’écrivain (famille, éducation, amitiés environnement) ont toujours exercé des influences sur sa production littéraire. Ce sont des sources d’inspiration par excellence. On ne doit, donc, jamais oublier que ses futurs personnages seront, comme lui, enfants de ce contexte-là.
La bizarrerie de certaines situations réelles ou surnaturelles, l’étrangeté des faits et des personnages venant d’autres mondes, rencontrés dans ses lectures des œuvres de ses contemporains, l’atmosphère spirituelle et mystique où les maux de la vie humaine font une large présence, tout ceci aurait donné à Maupassant le besoin de vouloir écrire et le goût de la mise en texte.
Dans l’écriture, son royaume intime, il a éprouvé ce plaisir d’être en accord avec ses fantasmes. Il voulait sans cesse apparaître à la fois soi-même et un autre que soi, dans la lumière des souvenirs et de la subjectivité.
Relevons les moments les plus significatifs de sa vie, en particulier ses années de jeunesse qui éclairent le processus de sa création littéraire du côté du fantastique. Commençons par le climat d’anxiété familiale. La mère de Guy de Maupassant, la belle normande, Laure le Poittevin, sœur de l’ami intime du grand écrivain Flaubert, est à l’encontre de son mari : homme léger et ’’ grand coureur de filles ’’ selon ses termes. C’est une femme cultivée et intuitive mais déséquilibrée psychiquement. Déçue par ce mariage, qui ne durera que quelques années seulement, elle tente de se suicider deux fois ; d’abord en se droguant, puis en s’étranglant avec ses longs cheveux qui vont devenir pour le futur écrivain une hantise dans ses contes : La Peur, Apparition, La Chevelure.
Mère habitée par la folie de grandeur , elle lit au chevet de son fils de douze ans Le songe d’une nuit d’été et Macbeth de Shakespeare à haute voix pour lui inculquer le goût de la poésie, ou encore les idées pessimistes de Schopenhauer et les livres de Flaubert. « Ah ! Pense Laure, s’il pouvait lui aussi devenir écrivain »
Mais, Guy et son frère cadet Hervé assistent souvent à des scènes familiales cruelles marquées par la violence et le sang. L’une de ces scènes sera reproduite telle quelle dans son conte Garçon, un bock ! où il fait parler son personnage principal alors qu’il était enfant de treize ans : « Alors papa, tremblant de fureur, se retourna, et saisissant sa femme par le cou, il se mit à la frapper avec l’autre main de toute sa force, en pleine figure. Le chapeau de maman tomba, ses cheveux dénoués se répandirent ; elle essayait de parer les coups, mais elle n’y pouvait parvenir. Et papa, comme fou, frappait, frappait. (…) Quant à moi, mon cher, il me semblait que le monde allait finir, que les lois éternelles étaient changées. J’éprouvais le bouleversement qu’on a devant les choses surnaturelles, devant les catastrophes monstrueuses, devant les irréparables désastres. Ma tête d’enfant s’égarait, s’affolait. Et je me mis à crier de toute ma force, sans savoir pourquoi, en proie à une épouvante, à une douleur, à un effarement épouvante. Mon père m’entendit, se retourna, m’aperçut, et, se relevant, s’en vint vers moi. Je crus qu’il m’allait tuer et je m’enfuis comme un animal chassé, courant tout droit devant moi, dans le bois. »

Toute la vie de l’écrivain sera marquée par cette même peur et ce même bouleversement d’esprit qui vont aboutir, à la fin, à de sérieux troubles nerveux auquel son frère cadet n’a pu échapper. Il suffit de lire Un Parricide pour bien comprendre la révolte intérieure de l’écrivain contre ses parents, mais surtout contre son père qui avait quitté le foyer familial beaucoup trop tôt.
Étant nourri par les idées de la fin du 19ème siècle marquée d’un immense complexe devant l’amour, la famille, le mariage, sa vision envers la femme est aussi cruelle que celle envers la vie toute entière. D’après Marie-Claire Bancquart, professeur de littérature française à la Sorbonne, la cruauté de sa vision de la vie ’’ se transforme facilement en une vision fantastique, ou plutôt étrange … ’’ d’abord à cause de l’impossibilité d’un accord profond entre l’homme et la femme dans le mariage puis, à cause d’un pessimisme qui caractérise tout esprit éclairé vis-à-vis de l’existence, finalement à cause de l’incohérence souvent mélodramatique des péripéties.
En outre, les lieux où il a habité, toujours près de la mer ou de la Seine, lui ont inspiré le goût des liquides, thème majeur dans ses écrits. Dans les souvenirs de l’écrivain évoqués par Albert Lumbroso, il nous affirme : ’’ Je sens que j’ai dans les veines le sang des écumes de mer.’’
Les deux passions qui l’ont réellement agité, à savoir l’eau et la femme, l’ont lancé dans la voie de l’écriture en lui inspirant des sentiments indéfinissables et insaisissables.
Selon les consignes de Flaubert, l’un des maîtres de Maupassant, ce dernier refuse toute transformation du réel, étant convaincu que l’art est une affaire d’observation, de lucidité et de labeur. Les textes des contes contiennent alors des références réelles : « Si on a une originalité, dit-il à Guy, il faut avant tout la dégager ; si on n’en a pas, il faut en acquérir une…. Il s’agit de regarder tout ce qu’on veut exprimer assez longtemps et avec assez d’attention pour en découvrir un aspect qui n’ait été vu et dit par personne. La moindre chose contient un peu d’inconnu. Trouvons-le. Pour décrire un feu qui flambe et un arbre dans une plaine, demeurons en face de ce feu et de cet arbre jusqu’à ce qu’ils ne ressemblent plus, pour nous, à aucun autre arbre et à aucun autre feu. C’est de cette façon qu’on devient original. »
La psychologie romanesque de Maupassant a donc pour fondement l’influence flaubertienne, mais aussi, les souvenirs d’enfance et les obsessions de jeunesse. Ces derniers font de multiples irruptions dans le déroulement de ses contes sans que l’on puisse quelquefois les distinguer de manière certaine des événements vécus par des êtres inventés par l’écriture. Ces glissements sont accentués par les représentations des fantasmes issus des frustrations de ces personnages.

Si on ajoute à tous ces malaises les troubles de santé (physiques et mentaux) qu’avait connus l’écrivain durant de longues années de sa courte vie, on comprend mieux la vision terrible de l’existence dans la peinture des personnages de ses contes fantastiques.
Gamin privé de père, adolescent renfermé et nourri de leçons intellectuelles cruelles, adulte complexé par une maladie à tendances excessives, Maupassant ne peut qu’être fantastique.
Son œuvre ne devrait donc pas uniquement être défini par son présent, mais aussi par son passé.

Héros solitaires et déséquilibrés
Le sentiment de solitude est sans doute un phénomène fréquent vécu par les personnages des contes fantastiques aux différents âges de leur vie. Il est souvent vécu comme démarches intérieures menées par la souffrance et le vide qu’on essaie de combler par une vision concentrée et longuement méditée de l’existence.
Plusieurs auteurs ont fait la différence entre un état d’isolement et le sentiment de solitude. L’état d’isolement correspond à la solitude objective, le sentiment de solitude à la solitude subjective. Le premier cas n’engendre pas nécessairement un sentiment de solitude qui peut être né chez des personnages parfaitement entourés. Les autres, parents et amis, sont incapables de pénétrer au fond et au ’’ lieu secret du Moi’’ d’où les murs se construisent entre ce qui est ’’ hors ’’ et ce qui existe ’’ là ’’ au fond de l’âme solitaire. « Je ne me sens jamais plus seul que lorsque je livre mon cœur à quelque ami, parce que je comprends mieux alors l’infranchissable obstacle. Il est là, cet homme ; je vois ses yeux clairs sur moi ! mais son âme, derrière eux, je ne la connais point. »
C’est par là d’ailleurs que le fantastique entre, thèse qu’a toujours soutenue Marie-Claire Bancquart.
Le personnage solitaire et déséquilibré est présent dans la quasi-totalité des contes fantastiques de Maupassant. Et, pour la plupart, ce sont des hommes célibataires, veufs ou détachés du milieu familial pour une raison ou pour une autre. Quant à La figure féminine, elle se fait rarement remarquer. Si la femme n’existe pas toujours, c’est parce qu’elle est abandonnée, répudiée ou morte tout simplement. Parfois, le lecteur rencontre quelques figures de vieilles filles ou de mères célibataires traînant désespéramment, comme leurs enfants, de lieu en lieu à la recherche d’un monde plus sûr.
Dans Solitude, Maupassant laisse entendre les propos suivants (toujours à la première personne !) : « Ecoute moi. Depuis que j’ai senti la solitude de mon être, il me semble que je m’enfonce, chaque jour davantage, dans un souterrain sombre, dont je ne trouve pas les bords, dont je ne connais pas la fin, et qui n’a point de bout, peut-être ! J’y vais sans personne avec moi, sans personne autour de moi, sans personne de vivant faisant cette même route ténébreuse. Ce souterrain, c’est la vie. »
Dans la progression du récit, l’auteur essaie de nous persuader que même les écrivains les plus ’’ lucides’’ partagent cette vision sombre de la vie. « Musset s’est écrié : Qui vient ? Qui m’appelle ? Personne. Je sui seul. – C’est l’heure qui sonne. Ô solitude ! – Ô pauvreté ! »
Ou, encore, Flaubert qui écrit : « Nous sommes tous dans un désert. Personne ne comprend personne. »
Ce qui aggrave ce sentiment accablant de retrait intérieur, c’est le manque de communication affectueuse : « Ce sont les femmes, rapporte le héros, qui me font encore le mieux apercevoir ma solitude. »
Alors, au lieu d’être un refuge, l’amour est, au contraire, une source d’inépuisables tourments. Aucune femme n’est aussi fascinante et aussi inaccessible que celle de ses rêves, ou plutôt, de ses illusions. Aucune d’elles ne ressemble à sa mère sur laquelle il a toujours fait une fixation. La forte présence de la mère dans la formation culturelle de l’écrivain, nous mène à croire qu’il n’a jamais admiré qu’une seule femme, sa mère, malgré son caractère sombre, déséquilibré et ses fantasmes extrêmes.

Les personnages solitaires de ces contes fantastiques sont incapables d’apprivoiser leur solitude ; car la solitude n’effraie pas ceux qui sont de bons compagnons pour eux-mêmes et qui prennent le temps d’entretenir leur richesse intérieure. Pour eux, la solitude est génératrice de stress et d’angoisse éternels.
Dans Promenade, le vieux Leras a passé quarante ans de sa vie dans le même magasin où il faisait toujours froid, humide et sombre, dans la même chambre qui était comme « morte, muette, sans écho de voix humaine. »
Répétant toujours les mêmes mouvements et le mêmes besognes, ses journées étaient monotones et ses nuits épouvantables. Une vie lamentable en somme où rien ne changeait autour de lui, sauf sa physionomie dont il contemplait la dégradation chaque soir dans la même glace : « la petite glace ronde laissée par son prédécesseur. » « Sa vie s’était passée sans événements, sans émotions et presque sans espérances. La faculté des rêves, que chacun porte en soi, ne s’était jamais développée dans la médiocrité de ses ambitions. »
Or, un soir « C’était un soir de printemps, un de ces premiers soirs chauds et mous qui troublent les coeurs d’une première ivresse de vie », le vieux Leras a eu l’idée de dîner puis de se promener dans les boulevards aux arbres reverdis animés de jeunes amoureux. Il commençait à songer à sa vie si vide et si différente de la vie de tous. « Et, tout d’un coup, comme si un voile épais se fût déchiré, il aperçut la misère, l’infinie, la monotone misère de son existence : la misère passée, la misère présente, la misère future… »
Pour en sortir, il n’a trouvé qu’une seule solution : la mort ; car un autre choix exigerait beaucoup de courage et d’énergie dont les personnages déséquilibrés sont démunis vue la frustration et la régression qui se manifestent chez eux par le rejet de la vie ou par le dédoublement, ainsi qu’on va voir plus loin.
D’autres personnages solitaires comme dans le Horla, L’Apparition, Suicides, L’Endormeuse, connaitront le même destin. Mais, si le vieux Laras a su garder sa raison jusqu’à la fin, d’autres étaient incapables de le faire comme les héros de L’Auberge, Lui, La Main, La Peur, Qui sait ?

Mais, dans tous les cas, il n’est pas rare d’observer combien forte est l’influence des éléments de la nature sur le comportement des personnages de ces contes. Elle apparaît comme la trame de l’étoffe sur laquelle ces personnages inscrivent leur destinée.

Dans un conte intitulé La Nuit, toute trace de vie humaine, ou inhumaine, disparaît. Le héros, qui aime la nuit ’’ comme on aime son pays ou sa maîtresse ’’ se trouve une fois seul à Paris sous un ciel de noirceur sans pareil : « Pas un passant, pas un attardé, pas un rôdeur, pas un miaulement de chat amoureux. Rien. »
Il sonne à toutes les portes sans aucune réponse. Où donc ont disparu ces foules de gens, de choses et de bêtes ? Désespéré, le héros hurle « Au secours ! ». Personne ne répond, même pas l’écho. Il n’y a plus, dans cette immense ville pleine de vie, que le tic-tac agonisant de sa montre. Puis, plus rien car la montre s’arrête : Une épouvante me saisit, horrible. Que se passait-il ? Oh ! mon Dieu ! Que se passait-il ? (…) Mais l’heure ? l’heure ? qui me dirait l’heure ? « Plus rien, plus un frisson dans la ville, pas une lueur, pas un frôlement de son dans l’air. »
Il se demandait alors si la Seine dont il n’entendait plus le courant coulait encore. « Des marches encore… puis du sable… de la vase… puis de l’eau… j’y trempai mon bras… elle coulait… elle coulait… froide… froide… presque gelée… presque tarie… presque morte. »
N’ayant plus la force de remonter les escaliers, il commence à sentir la mort plus proche que jamais. ’’ Ce qu’on aime avec violence, dit-il, finit toujours par vous tuer.’’
Il ne s’agit donc pas d’une féerie ou d’une image améliorée du monde qui nous est ici présentée mais un merveilleux sombre et souvent malsain. Dans ce combat quotidien contre l’absurdité de la vie, les personnages solitaires et déséquilibrés de ce genre d’écriture, éprouvent un sentiment profond d’être vaincus. Une force surnaturelle les pousse vers un fossé dont les bords sont invisibles. Ceci les mène à un état anorganique dans lequel ils se voient tournés vers l’intérieur et tendant à l’autodestruction. Leurs comportements ’’ agressifs ’’ sont rarement dirigés vers l’extérieur, sinon ils se manifestent alors en destruction de l’autre. Or, ceci n’est pas le cas de Maupassant.

Créatures et objets bizarres
Le décor banal de la vie quotidienne peut devenir sous la plume d’une personne attentive et sensible une excellente source d’inspiration. Il n’est donc pas nécessaire d’avoir recours à des lieux ou des décors hors des normes, comme l’ont fait les surréalistes en imaginant un ’’ système’’ d’interprétation particulière de la réalité, pour construire un récit fantastique.
Maupassant cherche le fantastique sans lieu précis. Il postule que tout réside dans une vision réelle mêlée à l’inconscience. Le plus souvent, ce sont les lieux intimes de l’écrivain lui-même : sa demeure, sa chambre, son armoire, son lit, son fauteuil, son miroir, ou bien ceux de ses connaissances.
Tout comme dans les films d’horreur ou encore les jeux vidéos de nos jours où les spectateurs (souvent de jeunes gens) retiennent leur souffle et cachent le visage pour éviter de voir l’action qui va bientôt se produire tellement ils sont éblouis de terreur, l’auteur des récits fantastiques emmène le lecteur à ce même trouble de sentiments. Les émotions qui naissent en lisant ces récits s’aggravent successivement au fur et à mesure de la progression du récit qui débute d’abord sur un ton neutre voire doux, puis augmente peu à peu à un tel point d’en perdre l’haleine.
Les personnages de ces récits se sentent entourés par des créatures et d’objets étranges, capables de les conduire à une décadence totale qui va se manifester d’abord par l’hallucination, puis par la folie ; d’autant plus que ces créatures sont invisibles et présentes à tout instant, et que ces objets sont utilisés quotidiennement.

L’invisible est l’une des créatures les plus terrifiantes de Maupassant. Dans Le Horla, l’un des chefs d’œuvres de l’écriture fantastique, il imagine une créature invisible vivant dans la chambre close du narrateur et partage, surtout la nuit, ses consommations (liquides) et ses lectures : « Le vin et les gâteaux demeurèrent intacts. Le lait et l’eau disparurent. Alors chaque jour, je changeai les boissons et les nourritures. Jamais on ne toucha aux choses solides, compactes, et on ne but, en fait de liquide, que du laitage frais et de l’eau surtout. »
Le narrateur se sent ainsi menacé toutes les nuits par cette horrible obsession : l’existence d’un inconnu, d’un invisible qui rôde dans la chambre et dont la présence devient de plus en plus sûre, car il a essayé toutes les ruses possibles pour ne plus avoir de doutes et pour se rassurer de cette maudite présence : « Est-ce que nous voyons la cent millième partie de ce qui existe ? Tenez, voici le vent, (…) qui renverse les hommes, abat les édifices, déracine les arbres, soulève la mer en montagnes d’eau, détruit les falaises, et jette aux brisants les grands navires, le vent qui tue, qui siffle, qui gémit, qui mugit, - l’avez-vous vu, et pouvez-vous le voir ? Il existe, pourtant.  »
Le narrateur ne dort plus, ne mange plus, et pour ne pas être traité de fou, il essaie de s’expliquer : « Figurez-vous un homme qui dort, qu’on assassine, et qui se réveille avec un couteau dans la gorge ; et qui râle couvert de sang, et qui ne peut plus respirer, et qui va mourir, et qui ne comprend pas- voilà ! »
Et, il écrit dans son journal : « Cette nuit, j’ai senti quelqu’un accroupi sur moi, et qui, sa bouche sur la mienne, buvait ma vie entre mes lèvres. Oui, il la puisait dans ma gorge, comme aurait fait une sangsue… »
S’agit-il d’un dédoublement ; d’un trouble d’âme par lequel on se sent dominé par un être inidentifiable mais puissant, un autre que soi, qui domine son esprit et contrôle ses gestes ? « - Je suis perdu ! (dit-il) Quelqu’un possède mon âme et la gouverne ! (…) Je désire seulement me lever, me soulever, afin de me croire maître de moi. Je ne peux pas ! Je suis rivé à mon siège ; et mon siège adhère au sol, de telle sorte qu’aucune force ne nous soulèverait. (…) Oh ! mon Dieu ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! (…) secourez moi ! Pardon ! Pitié ! Grâce ! Sauvez-moi ! »

Un jour, en s’habillant devant la glace ’’pleine de lumière’’ il s’est rendu compte que la glace était vide : « Mon image, n’était pas dedans… et j’étais en face, moi ! (…) Et je regardais cela avec des yeux affolés ; et je n’osais plus avancer (…) sentant bien pourtant qu’il était là, mais qu’il m’échapperait encore, lui dont le corps imperceptible avait dévoré mon reflet.  »
Le ton de l’écriture monte ainsi à chaque paragraphe par ces frissons qui vont faire vibrer tout le récit et frôler l’esprit éveillé du lecteur. L’action de la lecture devient, elle-même, un risque encouru ; car on lira, plus loin, que cette horrible créature invisible, que le narrateur a nommé ’’ le Horla ’’, saura vaincre la mort à plusieurs reprises. Sera-t-il, donc, le successeur de l’homme sur terre, comme il le croit ?
Dans La Chevelure, nous découvrons un autre aspect de l’écriture fantastique : des hantises morbides. Il s’agit d’une ’’Pensée (…) harcelante, dévorante’’ qui « mangeait le corps peu à peu. Elle, l’Invisible, l’Impalpable, l’Insaisissable, l’Immatérielle Idée minait la chair, buvait le sang, éteignait la vie ».
L’auteur, fidèle aux anciennes leçons de son vulnérable maître Flaubert, se laisse épris par l’idée qu’à l’intérieure de chaque objet de la vie quotidienne, il y a une âme qui voudrait s’exprimer et raconter son histoire. « Je restais souvent pendant des heures, des heures et des heures, à regarder une petite montre du siècle dernier. » avoue le héros de La chevelure. Or, la découverte d’une énorme natte de cheveux blonds trouvée au fond d’une cachette dans un meuble ancien, va troubler son esprit et envahir son âme. « Une émotion étrange me saisit. Qu’était-ce que cela ? Quand ? Comment ? pourquoi ces cheveux avaient-ils été enfermés dans ce meuble ? Quelle aventure, quel drame cachait ce souvenir ? Qui les avait coupés ? un amant, un jour d’adieu ? un mari, un jour de vengeance ? ou bien celle qui les avait portés sur son front, un jour de désespoir ? »
N’ayant plus la capacité de se libérer de la fascination inexplicable de cette natte qui lui livrait une joie profonde et un ’’ravissement surhumain’’, il ne peut plus se passer d’elle. Le jour où on la lui a prise, il devient fou. ’’ C’est une sorte de nécrophile.’’ Dit son médecin.
Dans la Main ’’ une main coupée, embaumée (celle du Parricide), qui rompt la chaîne qui l’attachait au mur et étrangle son persécuteur’’ , nous trouvons un thème banal du fantastique, par rapport à Qui sait ? l’un des derniers contes de Maupassant, qui est beaucoup plus original.
En fait, on ne sait par quel miracle ou quelle force puissante, des objets de la vie quotidienne : une armoire, un fauteuil, une carafe d’eau, un miroir, un livre ou tout simplement une fleur si douce pourraient mener l’être humain au plus haut degré de la folie sinon à la mort. Le héros du fantastique est obsédé par l’idée que derrière ce masque de la réalité vécue, bat le cœur d’une autre vie difficile à déchiffrer et que l’auteur nous fait découvrir parce qu’il prétend en connaître les secrets ou du moins, qu’il a su les deviner. On sent parfois l’odeur indéfinissable de ces objets là, l’âme qui y habite ; on tremble devant l’idée que l’on arrive à cœxister avec de telles choses épouvantables dans des lieux sombres et vides.

Style et langage narratifs
La supériorité du roman français consiste à l’analyse psychologique et à la composition particulière qui est une ’’ qualité sans laquelle il n’est pas de chef-d’œuvre accompli. ’’. La mise en texte classique et la composition traditionnelle du récit romanesque, longuement réfléchies et documentées auparavant exigent donc certaines conditions auxquelles Maupassant n’est pas toujours conforme. Dès les premiers débuts de sa carrière littéraire, il a pu comprendre que l’art de bien composer n’a pas de recette précise et que l’idéal classique n’est pas un dogme.
Certains écrivains lui reprochent d’être trop simple pour être classé parmi les grands écrivains de l’époque comme Flaubert ou Zola. Pour Edmond de Goncourt ’’ ce romancier à succès n’arrive pas à la cheville de Flaubert. La spontanéité, la facilité, la simplicité de Maupassant lui paraissent indignes d’un véritable homme de lettres.’’
Or, c’est cette même simplicité langagière qui a fait durer ses écrits. ’’ On le comprenait, dit Zola, parce qu’il était la clarté, la simplicité et la force.’’. Ainsi, il ne faudrait pas que la relative simplicité du récit en masque la richesse du style et la qualité du vocabulaire qui traduit d’une façon expressive l’ambiance de peur, comme on a vu dans les pages précédentes. Il suffit quelquefois d’un mot, d’un seul, un nom propre inventé par l’écrivain : ’’ Le Horla ’’ pour déclencher l’angoisse du lecteur, car ’’ le nom propre est, si l’on peut dire, le prince des signifiants ; ses connotations sont riches, sociales et symboliques.’’ avance Roland Barthes.
La lecture des contes fantastique de Maupassant donne l’impression que l’écrivain voulait unir, en bricolant son ’’ style ’’, la rigueur sémantique et l’art de la narration : ’’ Malheur à l’homme ! Il est venu, le… le … comment se nomme-t-il… le…il semble qu’il (l’être invisible) me crie son nom, et je ne l’entends pas … le … oui… il le crie… J’écoute… Je ne peux pas… répète… le… Horla… J’ai entendu… le Horla… c’est lui… le Horla… il est venu ! ’’
En outre, le style de cet écrivain met le lecteur de tous les temps dans un état d’angoisse non seulement à cause des étapes bien étudiées du déroulement du récit, mais aussi par le recours à l’inattendu et par le ton vibrant qui ne cesse de s’aggraver à chaque paragraphe de son écriture singulière aux multiples figures stylistiques. L’écriture est rapide, ciselée, il faut aller vite. Rares sont les moments de lassitude chez son lecteur parce que, dans ses contes, il y a toujours du suspense et des doutes.
Souvent, les phrases et les mots se précipitent, palpitent et s’entrechoquent pour correspondre le mieux à la brutalité de l’acte final.

Voilà, à titre d’exemple, les derniers mots du héros du Horla :
’’ Non… non… sans aucun doute, sans aucun doute …il n’est pas mort… Alors… alors… il va donc falloir que je me tue, moi !...’’
Ces contes qui préfèrent l’ombre à la lumière délivrent pourtant un texte d’une limpidité étonnante. Ils sont brefs et précis, énigmatiques et denses, empreints de l’émotion contenue et du timbre particulier qui caractérisent son écriture d’où n’est jamais exclue une véritable souffrance qu’il a très bien su nous communiquer. Le lecteur sent parfois l’odeur indéfinissable des lieux sombres et clos dont il parle, le souffle du vent d’humidité accablante venant de contrées mystérieuses traversant des forêts et des rues désertes.
Tout au long de ses contes, on devine une sorte de fièvre de l’esprit sinon une folie, parfaitement étudiée et maîtrisée. Il serait intéressant de lire la seconde version du Horla pour comprendre d’emblée à quel point Maupassant est attentif à la composition de son récit. Cette deuxième version n’est pas une simple réédition, car le récit a été assez notablement remanié pour remédier, semble-t-il, à l’imperfection de la version originale. La mise en page du nouveau texte est trois fois plus longue. Le commencement du récit, l’emploi plus large du style direct et du monologue intérieur par le recours à l’écriture du journal intime du héros pour produire un effet progressif, plus touchant, la succession des événements, les détails supplémentaires (la description plus fine de la peur dans tous les contextes), ainsi que la fin du conte ont subi eux aussi le plus de changement. Pour le reste le récit a conservé sa teneur et ses énoncés de base.
L’évolution ultérieure de l’œuvre montre qu’il s’agit d’un récit réfléchie, bien préparé où les références s’avèrent plus convaincantes. Un tel remaniement dans la composition et dans la structure a certes donné plus de rigueur à un conte que la critique littéraire a qualifié d’impeccable, car on y remarque une correspondance absolue entre le but poursuivi à savoir l’écriture fantastique et les moyens stylistiques mis en œuvre. Ces variations ne sont pas ’’ gratuites ’’ .Tout est motivé et signifiant. ’’ Rien de plus calculé, donc, que le récit ’’ fantastique ’’ de Maupassant. ’’ dit Marie-Claire Bancquart dans la préface de l’œuvre.
L’analyse de l’écriture du récit fantastique chez Maupassant, montre qu’il s’agit de gérer un événement à partir du réel, le circonscrire, organiser le matériau hétérogène de faits pour construire un univers où il paraît difficile de distinguer entre le Bien et le Mal ; c’est chercher constamment à créer une atmosphère singulière et bizarre, à faire monter progressivement l’angoisse du lecteur en jouant sur les zones d’ombres ,autrement dit, les mondes cachés en suggérant l’invisible plutôt que de se contenter de faire apparaître des monstres mythiques de moins en moins crédibles.
Pourtant, il n’est pas toujours facile de donner des ’’ recettes ’’ exhaustives permettant d’écrire un conte fantastique tant les démarches sont nombreuses et variées selon les perspectives historiques, selon les cultures, selon l’évolution des connaissances, selon les mentalités et les attentes sociales.
Nous disons pour conclure que Les moyens de communication de masse, de nature littéraire, (romans, contes, articles de journaux littéraires, films, chansons, etc.) offrent, en fait, une étude de conduites sociales qui implique différents modes d’écriture, de l’intime au formel, de l’ordinaire au raffiné, du naturel au sophistiqué, du doux au cruel, du réel au fantastique.
Tous ces moyens permettent, sans doute, de présenter une palette riche de comportements humains variés, mais le conte fantastique, tout particulièrement, développe chez les jeunes apprenants une attitude d’esprit, un goût du bizarre en les mettant dans une atmosphère surnaturelle, sans toujours évoquer une véritable croyance en ce monde surnaturel. Il montre plutôt l’action d’une espèce d’esprit malin chez les êtres humains quelque soit leur race et leur origine. Les nouvelles générations attendent, à mon avis, des œuvres qui leur apportent un changement et une évasion. Répondre à ces attentes est peut-être l’un des défis que les jeunes écrivains, francophones ou autres, peuvent tenter d’affronter.

Et, si le fantastique pose encore question, c’est parce qu’il est du côté du risque, de l’aventure, de l’extraordinaire. Rien d’étonnant, pour les jeunes gens, que sa mise en texte.

Bibliographie

- Barthes (Roland) (1972) ; Le degré zéro de l’écriture ; éd.Points, Paris

- Barthes (Roland) (1985) ; L’aventure sémiologique ; éd. du Seuil, Paris.

- Bourneuf (Roland) et Ouellet (Réal) ; L’Univers du Roman ; Cérès Éditions, Tunis 1998. Coll. Critica.

- Castex (Pierre-Georges), (1987) ; Le Conte Fantastique en France de Nodier à Maupassant ; Librairie José Corti, Paris.

- Maupassant (Guy de) ; Le Horla et autres Contes cruels et fantastiques ; éd. Bordas, Paris 1989.

- Schneider (Marcel), (1985) ; Histoire de la littérature fantastique en France ; éd. Fayard, Paris.

- Troyat (Henri), (1989) ; Maupassant ; éd. Flammarion, Paris.

Périodiques

- Poétique : Revue de théorie et d’analyse littéraire № 4 ; éd. du Seuil, Paris 1970.




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