Le haïku [3] est un poème court de 17 pieds répartis en trois vers (‘phrases’) composés respectivement de 5, 7, 5 pieds. Un haïku doit obligatoirement comprendre un mot dit ‘de saison’ (kigo). Autrement dit, un mot qui fait référence à une saison ou à la nature (glace, neige, ciel, arbres, etc…). Cette forme de poésie permet de noter les émotions, le moment qui passe, qui émerveille et étonne, ce qu’on bien ressenti nos jeunes poètes.
Deux heures du matin
Pour vous donc j’accueille la lune
Mes devoirs m’attendent
Keiko (12th grade)
Petite tulipe rose,
Abeille jaune belle et jolie,
Montre ton visage
Junko (12th grade)
Un haïku s’écrit généralement en un instant, sans travail de construction conscient et laborieux pour sa première écriture, car la spontanéité est importante : c’est l’expression d’une épiphanie. Il doit être ancré dans le monde physique, les saisons, l’environnement et surtout dans notre imaginaire. Le haïku classique est classé en cinq catégories liées aux saisons : printemps ; été ; automne, hiver et nouvel an. Le haïku moderne respecte moins les règles que le haïku classique et est souvent moins impersonnel [4] ; on se contente alors d’une alternance court, long, court. Faisons maintenant place à mes élèves de première (11th grade) et de terminale (12th grade).
Dans le beau ciel bleu,
La petite barbe à papa,
Je veux en manger
Junko (12th grade)
Une belle qui dormait
Un rêve à ses lèvres rouges
Murmures à l’amant
Keiko (12th grade)
Entre les lumières
L’ombre de la jolie voiture
Une silhouette rouge
Carl (11th grade)
La lumière verte coule
Sur l’assiette blanche et brillante
Une glace à la menthe
Un matin d’automne
L’ombre verte danse sur la vague
La feuille sur le lac
Philline (12th grade)
Pendant le printemps
L’homme donne des fraises à sa femme
Le rubis des fruits
Contents, les enfants
Sous les cerisiers en fleur
La nature, leur mère
Rie (12th grade)
Sous la neige blanche
Les feuilles veulent voir le ciel
Et combattre le froid
Forêt sombre et noire
Eclairée par la lune tendre
Dans le soir mystique
Robin (12th grade)
La mer est limpide
Elle ressemble au verre bleu clair
Miroir de la terre
Magique, la pleine lune !
La pensée de ma chérie,
Me rend furieux.
Yuko (12th grade)
Après un orage,
Comme un pont sur le ciel bleu,
L’arc-en-ciel se forme.
Cerisiers en fleurs,
Je suis l’allée infinie.
Plafond rose du ciel.
Lynn (12th grade)
Le cygne gracieux glisse.
Son enfant l’imite derrière
Sur le lac calme.
On est surpris par la qualité de ces haïkus écrits sans contrainte et d’une manière si naturelle par des lycéens de dix-sept et dix-huit ans, qui sont certes habitués à cette forme d’expression littéraire mais qui ne sont pourtant pas tous japonais. Il a fallu un peu moins de deux classes de 40 minutes à nos écrivains en herbe pour rédiger, corriger et revoir leurs poèmes. Je leur ai demandé de bien vouloir respecter le nombre de syllabes ; ils ont fait un travail de recherche dans le dictionnaire et ont peaufiné leurs poèmes afin d’obtenir la version présentée dans cet article. Il aura donc fallu peu de temps à ces jeunes haïkistes pour écrire des poèmes d’une grande fraîcheur. C’est là l’avantage de travailler avec des lycéens pétris de culture japonaise.
L’utilisation des sites web et ouvrages mentionnés dans cet article est fortement recommandée si l’on travaille avec un public qui ne connaît pas la culture japonaise ; on y trouvera des idées que l’on peut facilement réutiliser en classe de FLE. Il y a dans ces ouvrages de bonnes recommandations pédagogiques, mais une approche plus libre du point de vue de l’écriture est possible. Il est bien sûr primordial de présenter des haïkus en langue maternelle afin d’apprivoiser leur forme et avant de se lancer dans un tel travail de création littéraire. Voici une activité simple qui permettra d’écrire des haïkus avec des élèves. Il s’agira de respecter le nombre de pieds, à savoir 5/7/5.
On peut commencer la séance avec une lecture de quelques haïkus classiques, traduits du japonais ; dans la mesure où ils sont traduits, le décompte est irrégulier mais ils ont l’avantage d’avoir une touche nipponne [5] :
Un éclair
Dans l’obscurité éclate
Le cri du héron
Bashô (1644-1694)
Du cœur de la pivoine
L’abeille sort
Avec quel regret
Bashô (1644-1694)
De temps en temps les nuages
Nous reposent
De tant regarder la lune
Bashô (1644-1694)
André Duhaime [6], un poète québécois, donne également des exemples que l’on peut réutiliser en classe ; ils ont le mérite de respecter notre décompte de syllabes. Il est primordial de commencer un atelier de haïkus avec une lecture de différents poèmes.
nuit de la St-Jean
avec le feu d’artifice
voilà les vacances
Voici d’autres exemples réutilisables en classe et que nous tirons d’un autre site d’André Duhaime [7] :
premier fauchage
la rouille de l’année
disparaît dans l’herbe
Jean Antonini
Chapeau de paille sur le nez
Un homme se gratte la main
Un chien éternue
Gilbert Aubert
Ce bouquet de fleurs
aplati dans la grand-rue
pour qui était il ?
Patrick Blanche
Ce bouquet de fleurs
toutes les grandes pensées
les petites restent
Jacques Bussy
le robinet fuit
un chien hurle dans la rue
soudain, ma fille tousse
Sam Yada Cannarozzi
Nappe de la cuisine
Immense damier
Pour une seule mouche
Pierre Courtaud
Sortant du sommeil,
la servante sent
qu’il neige, sourit.
Robert Davezies
A moitié petite,
La petite
Montée sur un banc.
Paul Éluard
Le jeu du soleil
Sur le tronc du chêne,
Le temps d’un bonheur.
Eugène Guillevic
Durant la sieste
nous étions ennemis farouches
la mouche et moi
Bruno Hulin
A petits coups de crocs
La mer mordille
Les jambes des baigneuses
Alain Kervern
Dans un second temps, afin de faire comprendre aux apprenants que le haïku crée une image unique et visuelle de la nature, on leur demandera de tirer un dessin d’un de ces haïkus. Dans un troisième temps, on leur demandera d’apporter des images tirés de magazines ou de livres d’art afin qu’ils en fassent une description. Une promenade dehors leur donnera sûrement suffisamment d’inspiration. Ensuite, à partir de l’image qu’ils auront choisie, en respectant le thème qui s’y rattache et après avoir fait des associations d’idées et un remue-méninges (brain-storming), on leur demandera d’écrire leur propre haïku ; il est possible de leur demander de situer les mots qu’ils ont choisis dans le temps (matin, midi, soir), le jour ou la nuit. Il est très important que les apprenants fassent appel à leurs cinq sens et qu’ils ressentent cette émotion forte créée par l’image centrale (ou les deux images centrales) de leur haïku à venir. Il leur faudra chercher des mots dans le dictionnaire, et surtout ils devront modifier l’ordre des mots pour, tout en respectant le décompte des syllabes imposés en début de séance. Il faudra aussi qu’ils évitent d’utiliser des métaphores ou des comparaisons. Une fois les poèmes rédigés, il est recommandé d’y ajouter les créations artistiques des élèves (dessins ou photos) et d’en faire un recueil qui pourra être reproduit et partagé avec la communauté. Une éventuelle publication sur l’Internet ou dans un magazine spécialisé est à envisager pour partager ce travail de création littéraire avec les passionnés de haïkus du monde francophone.
[1] http://www.marist.ac.jp/
[2] L’histoire des frères maristes, c’est d’abord celle de Marcellin Champagnat, qui nait en 1789 dans un hameau près de Marlhes, dans la région du Forez (Massif Central). Pendant la Révolu¬tion, il souffre beaucoup de son manque d’éducation. Devenu prêtre, il se penche sur cette misère intellec¬tuelle et spirituelle qui se fait sentir surtout dans les cam¬pagnes. Il commence avec des jeunes gens peu instruits mais de bonne volonté qui l’aideront à catéchiser des enfants livrés à eux-mêmes. Ainsi naissent les "frères maristes", en référence à cette grande dévotion qu’ils ont pour la Vierge Marie. Selon Marcellin Champagnat, "pour bien élever les enfants, il faut les aimer". A sa mort, le 6 juin 1840, à 51 ans, il laissait une vingtaine de maisons avec plus de dix mille élèves, qui ont essaimé dans le monde entier.
[3] Voir la définition suivante sur le site suivant : http://www.ac-nancy-metz.fr/petitspoetes/HTML/SALLESDEJEUX/JEUHAIKU.html
[4] On pense aux merveilleux haïkus écrits en anglais par le poète de la Beat Generation, Jack Kérouac.
[5] Je tire ces poèmes du site WEB suivant : http://francparler.org/fiches/haiku.htm
[6] Voir http://pages.infinit.net/haiku/jeunes.htm
[7] Voir http://clicnet.swarthmore.edu/litterature/moderne/poesie/duhaime.html
