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samedi 8 janvier 2011, par
Cela fait bien longtemps que le haïku a acquis ses lettres de noblesse dans le domaine de la poésie française et il est également en passe de devenir une forme poétique à laquelle ont recours de nombreux enseignants, de Français Langue Etrangère notamment. Cet article, qui est une présentation du travail littéraire de certains écrivains, poètes et enseignants, passe également en revue les différentes raisons qui devraient pousser les enseignants à mettre en place des ateliers d’écriture autour d’une forme poétique qui présente de nombreux avantages, tant sur le fond que sur la forme.
Tout d’abord, il s’agit de se demander quels sont les avantages du haïku. Le premier nous semble être de l’ordre du spirituel et du psychologique. L’écrivain Hubert Haddad, qui anime de nombreux ateliers d’écriture, explique d’ailleurs que le haïku tient une place privilégiée dans les ateliers d’écriture en France par le fait que cette forme poétique apporte un moment de calme, propice à un contact intense avec la réalité : "VÉRITABLE UKASE DES ATELIERS D’ÉCRITURE, […] le haïku […] reste une belle initiation à l’écoute croisée des mots et du silence. Pour qu’il ne soit pas une régression au poétisme bêtifiant, il est indispensable de rappeler chacun au calme étonnement du non-sens : les choses n’ont pas de nom, c’est pour cela qu’elles ne sont pas des choses et, le sachant, vouloir saisir l’instant par des mots serait plutôt peindre l’insaisissable avec la buée de nos lèvres." [1] De même, Nicole Voltz, considère que le haïku est « un moment privilégié de l’atelier », qui permet de jeter un regard neuf et d’entreprendre un réel voyage intérieur : « le haïku c’est comme un récit de voyage, un voyage immobile que chacun peut faire à tout moment, avec tous les avantages que procure le voyage : dépaysement, repos de l’âme, et aussi ressourcement dans un entourage qui ne soit plus habituel. » [2] Anne Roche et Andrée Guiguet, les auteures d’un livre remarquable sur les ateliers d’écriture, L’atelier d’écriture : éléments pour la rédaction du texte littéraire, considèrent quant à elles que les haïkus permettent de parler du poids du monde. [3] Isabel Asúnsolo, une ingénieure qui a fondé la maison d’édition Iroli, a relevé elle-aussi tous les bénéfices spirituels offerts par cette expérience poétique :
"Dans un salon du livre, il y a quatre ans, j’ai découvert les haïkus, ces courts poèmes japonais. Ce fut une rencontre déterminante. Depuis, j’en écris chaque jour, et j’en publie dans la maison d’édition que j’ai créée. Pour la première fois de mon existence, ma vie personnelle et ma vie professionnelle sont intimement liées, je ne me sens plus divisée. Chez mes parents, on n’aimait pas les chiffres, on lisait beaucoup. Si j’ai choisi de devenir ingénieure agronome, c’était sans doute pour me prouver que je pouvais faire autre chose qu’eux. Au risque d’étouffer ma véritable passion, la littérature. Chaque jour, je marche au moins une heure, puis je songe à ce que j’ai vu et j’écris un haïku. Cela m’aide à m’ancrer dans le présent, à en tirer des sources de bonheur immédiates. Le haïku a quelque chose de "terrien", il parle du corps, des perceptions, des sens… Cela me permet de me libérer d’une éducation où le rapport au corps était tabou. J’ai grandi en Espagne avec un père policier sous Franco, dans une école religieuse avec uniforme jusqu’à 16 ans… Le haïku m’a aussi libérée de la culpabilité, de la peur de donner une mauvaise image de moi. Chacun peut écrire ce qu’il veut, on ne porte pas de jugement, je sens que je suis sur le bon chemin car je ne me lasse pas d’apprendre : j’ai toujours envie de progresser, d’échanger avec ceux qui partagent ma passion, de convertir les autres…" [4]
Martine Rousseau, enfin, évoque le travail effectué auprès d’enfants vivant dans des milieux défavorisés, mais qui sont capables d’échapper à la réalité en la transcendant : « on trouvera l’intéressant témoignage d’un animateur d’atelier d’écriture dans une ZEP des Yvelines, qui tente d’apprendre à « faire résonner le mystère contenu dans les situations les plus simples », d’où ces vers d’un enfant : « En hiver/il fait pitié/le toboggan. » Sa démarche fait écho à celle du rénovateur du haïku au tournant du XXe siècle, Masaoka Shiki (en bonne place ici), prônant le « croquis sur le vif ». » [5]
Un deuxième avantage relève, nous semble-t-il, du linguistique. Ainsi,Philippe Costa, l’auteur d’un excellent livre sur les haïkus [6] qui a également été l’objet d’un reportage télévisé dans l’émission culturelle sud-coréenne « Spécial KBS », Munhwa ey Zil zu (Allure de culture), [7] évoque l’intérêt linguistique et esthétique de cette forme poétique : « De par sa simplicité et sa brièveté et du fait aussi qu’il utilise des figures de rhétorique et des procédés poétiques qui sont universels, le haïku est donc en lui-même un exercice littéraire pouvant constituer un premier pas vers toute autre forme de poésie. » [8] De plus, d’un point de vue historique, le haïku a toujours été écrit dans des contextes qui ressemblent fortement à ceux des ateliers d’écriture d’aujourd’hui : « De par sa pédagogie, il était en fait un lointain ancêtre des animateurs d’ateliers d’écriture de poésie tels que ceux-là pratiquent aujourd’hui en France. » [9] Violaine Houdart-Merot est elle aussi très claire à ce sujet, tout en soulignant la richesse linguistique induite par une telle expérience : "La forme contraignante du haïku amène à un travail précis de la langue et de la syntaxe, très formateur et intéressant : il comporte souvent des ellipses et incite, comme la maxime, à préférer la parataxe, les appositions, l’effacement des pronoms. Pour suggérer plus qu’il ne dit, il a recours aux connotations, aux images (de préférences saugrenues) et joue sur les contaminations sémantiques (figures de l’hypallage, par exemple) et les échos sonores. À la différence de l’écriture sentencieuse, il ne prétend pas donner des leçons ni exprimer des vérités sur le monde, mais rendre compte d’une subjectivité et suggérer des sensations fugitives. Il permet d’expérimenter en toute légèreté l’écriture poétique." [10]
André Delteil a également relevé de nombreux points grammaticaux intéressants qui peuvent être traités dans le cadre de l’écriture de haïkus : « très vite on s’aperçoit que l’on peut supprimer les articles et parfois même les verbes et écrire plutôt en phrases nominales. » [11] ; il évoque également le travail lexical de précision que le haïku exige : « accorder beaucoup d’importance au choix des mots : il y en a si peu, chacun est indispensable ; on travaillera aussi sur la précision de l’article. » [12] Il finit par conclure en soulignant l’intérêt oral du haïku : « Travail du texte qui se fait mieux lors de la prononciation orale ; c’est à la lecture qu’apparaissent des problèmes de sonorité, d’échos, d’allitération qui n’étaient pas prévus par la consigne mais qu’il faut alors prendre en compte. » [13]
Un troisième point est de l’ordre de l’interculturel. En effet, le haïku, tout comme les autres formes littéraires pratiquées dans les ateliers d’écriture, est une porte ouverte vers l’interculturel, de par l’usage de la connotation, qui est différente d’une culture à l’autre, ce qui a été relevé par Philippe Costa : « Les connotations peuvent provoquer chez le lecteur des impressions, des sensations quelquefois des émotions. » [14]
En fait, le haïku est particulièrement adapté à un enseignement mené en direction d’un public d’enfants et d’adolescents, ainsi que le montre Philippe Costa : "Il faut savoir que les ateliers de haïku tant en milieu scolaire chez de jeunes enfants qu’en milieu psychiatrique… ont toujours produit de véritables petits chefs-d’œuvre, quelquefois dignes des meilleurs haïkistes. À des époques pourtant très éloignées et dans des cultures qu’on croit si différentes, Bashô et Romain Rolland ont tous deux conseillé aux adultes d’encourager les enfants à écrire des haïku." [15] De nos jours, de nombreuses expériences sont menées autour des haïkus dans le système éducatif français, dans des contextes pourtant très différents ; il n’y a qu’à consulter la toile pour surfer sur les vagues de la poésie : on peut notamment citer le travail de Claude Beaunis, [16] un enseignant de 54 ans adepte du mouvement Freinet et qui enseigne à Blain (Loire-Atlantique) et qui a en effet introduit le haïku dans ses classes [17] ; l’on peut aussi signaler le travail de Marie-Thérèse Lambert,« Saint-André-les-Vergers : Les haïkus vus par les enfants », à Saint-André-les-Vergers et celui de Thierry Cazals, lequel anime depuis 1999 des ateliers de poésie dans les écoles et bibliothèques de France, en Zone d’Éducation Prioritaire notamment. [18] Tout cela illustre une tendance, mais il faudrait mener une recherche approfondie, tant au niveau des dispositifs mis en place qu’au niveau de la qualité des productions, pour séparer le grain de l’ivraie et recenser les expériences les plus abouties et surtout faire ressortir les lignes de force de ce type d’expérience. D’autres expériences sont menées régulièrement dans ce cadre lié au Français Langue Maternelle, mais il faut préciser qu’elles touchent aussi un public issu de l’immigration, dont la situation linguistique est souvent identique à celle d’apprenants de Français Langue Étrangère et qui utilisent en fait le français comme seconde langue.
De fait, peu de recherches ont véritablement été menées au sujet des ateliers d’écriture centrés sur les haïkus en classe de Français Langue Étrangère. La mise en ligne d’un entretien de Marion Urban avec Dominique Chipot, le président de l’association française de haïkus, en octobre 2004, souligne cependant l’intérêt que représente cette forme. [19] Cet entretien a été réalisé durant le premier festival francophone de haïku, qui s’est déroulé du 6 au 24 septembre 2004 à Nancy. Les membres de l’association française de Haïku ont notamment pu faire partager leur goût pour cet art poétique japonais, remis à la mode par le développement d’internet, grâce à des expositions, des lectures de poèmes et des conférences. [20] Au Canada, André Duhaime [21] a certes été amené à utiliser des haïkus avec un public d’apprenants de Français Langue Étrangère, mais il n’a rendu compte de son travail nulle part à notre connaissance. En France et au Japon, Philippe Costa, malgré un livre remarquable, n’a pas relaté son expérience d’enseignant de FLE faisant usage de haïkus. Au Japon, enfin Agnès Disson, une enseignante de l’Université d’Osaka, a également animé des ateliers d’écriture dans le cadre de ses classes dont elle a rendu compte dans sa thèse, Pour une approche communicative de l’enseignement du français au Japon : Bilan et propositions, [22] dont une partie a d’ailleurs été reprise dans un article de la revue Le Français dans le monde qui s’intitule « Des haïkus en classe de langue : Un atelier d’écriture au Japon ». [23] Elle relève notamment des éléments intéressants d’un point de vue linguistique et poétique : « une exploration des ressources du langage, une sensibilisation à sa « densité textuelle », au tressage de la profusion des significations—initiation possible même à un niveau débutant, lorsque l’écriture passe du statut d’exercice à celui d’expression du sujet ». [24] Elle mentionne le pouvoir de l’imaginaire sur un public d’apprenants japonais, expérience qui une valeur absolument universelle, dans la mesure où elle souligne la gratuité de la poésie et de l’esprit créatif : "Il est d’ailleurs intéressant de constater que dans les cas où les besoins sont assez flous, l’appel à l’imaginaire et à la créativité n’en est que mieux entendu par les énergies qu’ils requièrent. Par exemple, le public des étudiants universitaires japonais n’a souvent qu’une vision assez vague et hypothétique de l’utilisation future qu’il fera de ses connaissances en français, s’il est toutefois amené à s’en servir un jour dans la vie professionnelle ou personnelle, ce qui n’est pas, après tout, évident. Dans ces conditions, le professeur qui veut connaître les besoins probables de ses étudiants est souvent placé devant un grand point d’interrogation, et il est un peu embarrassé quand il doit choisir le type de compétence à transmettre. Face à un public provisoirement coupé des réalités sociales et professionnelles et qui considère souvent l’université comme une pause entre le lycée et le futur travail, j’ai été étonné de voir à quel point ce public—une fois les verrous du conditionnement disciplinaire levés—pouvait être disponible au jeu et à la créativité." [25] Dans son article, elle a su montrer l’intérêt créatif de cette démarche et tous les thèmes liés à cette problématique, mais n’a pas vraiment considéré l’étude du dispositif d’atelier d’écriture et de ses acteurs comme digne d’une recherche plus poussée, une thématique qu’il est intéressant de développer selon nous. Elle n’a pas révélé ses méthodes d’enseignement par le biais de fiches pédagogiques non plus.
L’intérêt du haïku, un genre qui s’est largement disséminé en dépassant les frontières du Japon pour devenir une forme prisée dans le monde francophone est donc bien évident. Outre les bénéfices spirituels et psychologiques que nous avons relevés plus haut, le haïku favorise un travail sur la langue sous toutes ses formes.
[1] H. Haddad, 2006, Le nouveau magasin d’écriture, Paris, Zulma, p. 133.
[2] A. Delteil, 2001, Le Haïku et la forme brève en poésie française, Aix-en-Provence, Publications de l’Université de Provence, p. 49.
[3] A. Roche, A. Guiguet, N. Voltz, 1998, L’atelier d’écriture : éléments pour la rédaction du texte littéraire, Paris, Dunod, pp. 110-111 : « Poèmes, « sans en avoir l’air » qui nous déroutent, nous Occidentaux toujours prêts à expliciter nos paroles par d’autres, à « arpenter la moindre parcelle de signification » (M. Coyaud, Fourmis sans ombre). Comme le dit Roland Barthes dans L’Empire des Signes : « le haïku s’enroule sur lui-même, le sillage du signe qui semble avoir été tracé s’efface : rien n’a été acquis, la pierre du mot a été jetée pour rien : ni vagues, ni coulée de sens ».
[4] « Isabel, 43 ans, INGÉNIEURE DEVENUE DIRECTRICE DE MAISON D’ÉDITION : Je ne me sens plus divisée », Psychologies, no 281, janvier 2009.
[5] M. Rousseau, 2003, « La belle province du haïku », Le Monde, 31 octobre.
[6] P. Costa, 2000, Petit Manuel pour écrire des haïkus, Arles, Éditions Philippe Picquier, 213p.
[7] On peut voir une vidéo fort intéressante qui résume tout le travail de Philippe Costa : « Atelier du haïku animé par Philippe Costa », Extraits de l’émission « Spécial KBS », Munhwa ey Zil zu (Allure de culture).
[8] P. Costa, 2000, Petit Manuel pour écrire des haïkus, Arles, Éditions Philippe Picquier, p. 14.
[9] Ibid., p. 18.
[10] V. Houdart-Merot, 2004, Réécriture & Écriture d’invention au lycée, Paris, Hachette Livre, p. 169.
[11] A. Delteil, Ibid., p. 50.
[12] Op. Cit., p. 49.
[13] Op. Cit., p. 50.
[14] Op. Cit., p. 72.
[15] P. Costa , Op. Cit., pp. 121-122.
[16] Chroniques du pays des rêves, le site de Claude Beaunis.
[17] « Nos haïkus », < http://freinet.org/creactif/blain/c...>.
[18] T. Cazals, 2005, « Le poète de la ZEP », Le Nouvel Observateur, 30 juin-6 juillet.
[19] Voir aussi M. Urban (Propos recueillis par), 2005, « Le haïku en français : interview de Dominique Chipot », Le Français dans le monde, no 337, janvier-février, p. 20.
[20] M. Urban (Propos recueillis par), 2004, "Entrevue avec Dominique Chipot", 20 octobre, Radio France internationale,
[21] Voir notamment :"H A I K U & C O" quelques expériences poétiques, et aussi Gertrude Millaire, "entrevue avec André Duhaime".
[22] A. Disson, 1996, Pour une approche communicative de l’enseignement du français au Japon : Bilan et propositions, Osaka, Presses Universitaires d’Osaka, 239 p.
[23] A. Disson, 1994, « Des haïkus en classe de langue : Un atelier d’écriture au Japon », Le français dans le monde, no 284, octobre-novembre, pp. 51-54.
[24] Ibid., p. 51.
[25] F. Migeot, 1986, « Une expérience de créativité en didactique du français langue étrangère : Urashima Taro », Revue de l’AJPF, no 14, Tokyo, 1985/86. Cité par Agnès Disson, 1996, Ibid., p. 214.