Autour du tandem enseignant / assistant de langue

Vienne, janvier 2004
mardi 3 février 2004 , par Eva Vetter, Caroline Berchotteau
 
Dans le cadre du programme bilatéral d’échanges d’assistants de langues, l’Unité de coopération pour la formation (UCF) de l’Ambassade de France en Autriche s’est penchée sur les besoins et attentes exprimés par les assistants français en Autriche, dans le but d’optimiser par ce biais le potentiel offert par un tel programme, à la fois pour l’assistant, mais naturellement pour les enseignants et élèves concernés. En plus du séminaire de rentrée d’Altenmarkt im Pongau soutenu à la fois par le BMBWK [1] et l’Ambassade de France, des journées pédagogiques à l’initiative de l’UCF sont régulièrement proposées aux assistants tout au long de l’année scolaire. C’est ainsi que, suite à la demande de Nadège Labrousse, attachée de coopération pour le français et chargée notamment du suivi de ce programme bilatéral, nous avons décidé de traiter dans le cadre de notre atelier, lors de la première journée pédagogique organisée le 07 novembre 2003 à l’Institut français de Vienne particulièrement la question du travail en tandem (enseignant/assistant), riche et ardue à la fois, et qui nous semble centrale dès lors qu’on envisage de toucher à l’aspect « qualité » de ce programme.

L’idée de cet atelier était de faire intervenir sur ce thème du travail en tandem...un tandem-même (Eva Vetter, enseignante et Caroline Berchotteau, assistante de langue) ! Certains des projets que nous avons menés ensemble, notamment trois semaines de géographie en langue française et une semaine d’immersion sur le thème du cinéma fantastique (grâce au travail de Maurice Roux, adjoint à la direction des cours à l’Institut français de Vienne) nous avaient obligées à coordonner nos actions et à modéliser notre expérience afin de profiter au mieux des synergies possibles. Suite à ces travaux, nous avons donc envisagé de faire profiter les autres assistants de langue de « nos avancées » dans ce domaine.

Nous voulions d’abord leur permettre d’échanger leurs expériences, de réfléchir aux rôles de chacun au sein du tandem, les amener à replacer cette relation dans le cadre juridique défini par le programme, ouvrir leur horizon sur les possibilités du travail enseignant/assistant et les amener à se poser les bonnes questions quant à une possible démarche à suivre (à l’aide, à titre de proposition, d’un schéma que nous avions nous-même expérimenté avec succès) lorsqu’on travaille en tandem. Les objectifs opératoires visés étaient donc qu’à l’issue de cet atelier, les assistants seraient capables de mettre en place une coopération plus efficace avec l’enseignant, dont chacun tirerait profit de manière constructive.

Ce qui nous intéresse dans le contexte précis de cet article, c’est la première partie de notre atelier, notamment les expériences communiquées par les assistants. Car elles peuvent - voici notre hypothèse - être utiles par la suite pour faire évoluer le dialogue avec les enseignants/assistants et ainsi améliorer le travail en tandem.

Pour commencer l’échange d’expériences, nous avons invité les assistants (regroupés par 4 ou 5) à noter des « faits » sur la coopération enseignants/assistants, sur des post-its (1 fait par post-it) et à les afficher au mur afin ensuite de pouvoir mieux les visualiser et effectuer un travail de synthèse des résultats. Les résultats des différents groupes ont été présentés, analysés et comparés. La consigne de noter des « faits » nous aidait à éviter des interprétations généralistes comme « Le prof ne sait pas travailler avec l’assistant » et de baser la réflexion sur des situations d’observations concrètes. Plus de 60 assistants issus de toute l’Autriche ayant participé à cette formation, nous disposons maintenant d’un corpus de 210 « faits » sur la coopération enseignant/assistant et qui demande à être étudié de plus près afin d’en tirer profit pour la suite. Suite aux résultats obtenus, on constate que les faits sont classifiables dans les trois catégories suivantes : organisationnelle, relationnelle, et pédagogique/didactique ; plus de la moitié des faits se réfèrent à l’aspect relationnel (scolaire et extrascolaire) enseignant/assistant. Moins souvent, mais d’un point de vue qualitatif pas moins intéressant, sont les faits se rapportant à l’organisation pure et - implicitement présent dans toutes les catégories, mais dominant dans la dimension pédagogique et didactique - les phénomènes culturels.

Le relationnel

-  « J’ai l’impression que tout le monde m’ignore »
Ce qui est perçu/vécu très négativement, surtout quand l’assistant n’a pas de place dans la salle des profs, n’a aucun contact avec les collègues des autres disciplines et travaille avec des enseignants rarement disponibles, témoigne de l’importance de prendre cet aspect en considération. Car l’opposé de ce scénario noir se révèle comme étant une grande chance : être présenté à l’administration et aux autres profs, être invité à des sorties de classe etc... aide l’assistant à trouver sa place dans la nouvelle institution et à développer son rôle professionnel aux côtés des enseignants de français qui - c’est le cas idéal - le considèrent comme un « collègue à part entière ».

-  « La communication extrascolaire »
Bien que le thème de l’atelier se soit proposé de concentrer la réflexion au strict cadre scolaire, tel que défini dans le cadre du programme d’échange, les assistants ont accordé une place non négligeable à tout ce qui relève du domaine de « l’extrascolaire » et qui peut transformer une relation purement professionnelle en amitié. Mais il ne faut pas tomber dans l’utopie : les profs auront du mal à répondre à certaines attentes (par exemple : souhait de parler allemand) et une amitié n’est pas une condition nécessaire pour une bonne coopération professionnelle.

-  « Entre libres et livrés à eux-mêmes »
Retournons au cœur de l’activité du tandem, le cours de français. Ici, l’assistant se trouve partagé entre ses propres attentes et représentations (loin d’être homogènes) et celles des profs. Si la plupart des assistants apprécient la liberté de pouvoir choisir un thème, il y en a d’autres qui préfèreraient être plus guidés (n’oublions pas que pour l’assistant de langue, il s’agit la plupart du temps d’une première expérience dans l’enseignement !). En ce qui concerne le fonctionnement en classe, rien d’étonnant que ni le prof qui n’arrête pas d’interrompre (et parfois de corriger) l’assistant, ni celui qui le laisse tout seul avec tous les problèmes (par exemple : disciplinaires) représente le partenaire souhaité. Ce qui devrait attirer notre attention c’est plutôt la grande insécurité pédagogique et didactique ressentie par beaucoup d’assistants pendant le cours de français. La réalité est multiple : l’assistant qui corrige les copies des élèves au fond de la classe, l’assistant devenu prof qui fait aussi réagir le prof-élève en cours, l’assistant qui n’intervient qu’au moment où le prof est « en panne » ou celui qui doit faire des recherches détaillées dont le prof se sert pour ses cours, les « dicos ambulants », le vrai travail en tandem, des projets communs... Reste à ajouter que l’articulation des attentes de chacun avec le dialogue sans perdre de vue le cadre précis défini dans les textes officiels est la base d’une coopération efficace.

-  « Tout ce que je dis est traduit en allemand »
Quelle frustration de ne pouvoir communiquer avec les élèves que par l’intermédiaire de la prof-interprète ! Peu d’aspects sont moins clairs que le rôle des langues en présence dans le cours de langue ! Evidemment, c’est aussi une question de compétence linguistique. (Mais le rôle de la langue maternelle, indiscutable, n’est pas ici l’objet de notre propos.) Dans un contexte plus pragmatique cependant, nous imaginons plutôt un changement d’attitude par rapport aux difficultés linguistiques auxquelles se heurtent les élèves lorsqu’ils pratiquent une langue étrangère (erreurs, compréhension imparfaite...). Une déculpabilisation de la faute (aussi de celle du prof !) ne faciliterait-elle pas la communication ?

L’organisationnel

-  « La prof m’annonce le thème 5 min avant le cours »
Fait souligné à plusieurs reprises : les assistants apprécient et profitent de la disponibilité de l’enseignant et de la préparation commune des cours, ils déplorent le manque de temps de certains enseignants. On ne peut interpréter ce résultat que comme le nécessaire besoin de s’organiser avec le prof, de se préparer pour rendre le travail utile et intéressant. Vu les autres résultats, nous pouvons être sûrs que certains déficits dont souffre le travail en tandem disparaîtraient si on revoyait ces questions d’organisation (ce qui va peut-être de pair avec un remaniement de l’utilisation des heures de service de l’assistant, notamment pour favoriser un moment de concertation avec l’enseignant).

Le culturel

Les données recueillies auprès des assistants mettent en relief des difficultés liées, d’après notre analyse, à la confrontation culturelle inévitable directement et fortement liée au travail en tandem et tout particulièrement dans un cours de langue « mettant en scène » un locuteur natif et un enseignant autrichien. Cet aspect touche de manière transversale, de façon plus ou moins implicite, tous les aspects de la coopération enseignant/assistant.
Il apparaît que ces phénomènes culturels, qui génèrent incompréhension et entravent sérieusement le dialogue enseignant/assistant et par là-même le travail enseignant-assistant-élèves, sont essentiellement liés à des différences culturelles, et notamment de culture scolaire et institutionnelle.

-  « La prof et moi, nous avons des visions trop différentes de l’enseignement ! »
Nous ne pouvons nous empêcher de nous référer à notre propre expérience scolaire et, au-delà, à notre culture au sens large : la façon dont nous avons nous-mêmes été enseignés, les schémas relationnels enseignants-élèves-institution-société auxquels nous sommes habitués...Il est parfois difficile d’éviter le piège d’une comparaison qui, si elle se limite à la mise en miroir de faits, reste stérile.

-  « Le prof n’a pas d’autorité ! »

-  « La prof laisse les élèves manger en classe ! » _
Ainsi, telle attitude des élèves en classe, telle approche méthodologique ou prise en charge de la classe privilégiée par un enseignant, telle réaction ou intervention de l’assistant, interprétée par chacun au travers du filtre de son expérience individuelle, peut donner lieu à des conclusions hâtives et peu pertinentes dans la mesure où elles émanent d’une vision purement ethnocentrique.
Ne perdons pas de vue que l’école est le lieu où une société donnée transmet à la nouvelle génération les valeurs qui sont les siennes. L’assistant se retrouve par la force des choses obligé d’évoluer à l’intérieur d’un certain cadre, dont il doit nécessairement prendre conscience pour pouvoir lui-même s’y situer. Cette prise de conscience se traduit notamment par une grande ouverture d’esprit, pédagogique, culturelle..., qui devrait l’amener d’une part à enrichir et d’autre part à relativiser ses connaissances, pratiques, expériences personnelles, jugements bien sûr...
Une prise de conscience des spécificités et particularités de nos deux systèmes permettrait de porter un autre regard, éclairé, sur certaines réalités du travail quotidien de l’enseignant/assistant. Une formation ultérieure, à la fois en direction des assistants mais pourquoi pas aussi des enseignants, devrait prendre cet aspect absolument en considération.

Conscientes du fait que nous ne pouvions vous présenter la réalité hétérogène du travail en tandem qu’à partir du point de vue des assistants, nous pensons toutefois que les résultats de ces investigations pourraient être un point de départ intéressant à un dialogue plus large intégrant non seulement les enseignants et les assistants, mais aussi les différents acteurs plus ou moins directement concernés par cette question.

Dans cette perspective, nous avons animé le 30 janvier dernier au cours de la 2e journée pédagogique organisée par l’Unité de coopération pour le français un atelier conçu comme la suite logique du premier et dans le cadre duquel nous avons notamment évalué la portée directe des réflexions du mois de novembre sur le travail en tandem et étudié la possibilité d’entendre aussi la voix des enseignants.

[1] BMBWK : Bundesminiterium für Bildung, Wissenschaft und Kultur/ Ministère fédéral de l’Education, des Sciences et de la Culture


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