À quand la correction automatique des fautes de grammaire ?

lundi 5 avril 2004 , par Jean-Claude Rolland
 
Les logiciels de traitement de texte permettent depuis quelque temps déjà aux utilisateurs de vérifier si les textes qu’ils rédigent ou sur lesquels ils travaillent ne contiennent pas de fautes d’orthographe.

Chacun aura pu vérifier les limites de ces "correcteurs automatiques d’orthographe" : totalement fiables - et pour cause - lorsque les mots concernés sont toujours et vraiment invariables - ce qui exclut, par exemple, un mot comme "devant", puisqu’on peut "prendre les devants" -, ces outils en sont réduits à ne faire que des propositions de substitution pour les fautes portant sur des mots à flexions : noms, adjectifs, et verbes. Les correcteurs d’orthographe s’avèrent alors être plutôt des découvreurs de coquilles, des correcteurs de fautes de frappe, ce qui n’est certes pas négligeable, mais ils requièrent de toutes façons l’intervention d’un utilisateur à même de choisir la bonne solution parmi celles proposées.

Les éditeurs de logiciels ont tout naturellement l’ambition, après avoir plus ou moins bien atteint leurs objectifs orthographiques, de s’attaquer ensuite aux fautes de grammaire. On peut donc s’attendre à voir apparaître prochainement sur le marché, des "correcteurs automatiques de grammaire", de la même façon qu’on dispose déjà d’outils de traduction, ou plutôt d’outils d’aide à la traduction. Nous ne ferons pas l’injure à ces derniers de recopier ici certaines des perles plus ou moins cocasses dont ils sont dans l’ensemble coutumiers. Nos lecteurs les ont probablement déjà suffisamment testés pour savoir que ces outils trahissent plus souvent qu’ils ne traduisent. Le résultat obtenu a au moins l’avantage de faire rire ! Il semblerait pourtant, pour être tout à fait juste, que les traducteurs ne les considèrent pas comme totalement inutiles, surtout en matière de langage technique, où la monosémie quasi obligatoire des termes ainsi qu’une certaine régularité syntaxique facilitent bien les choses.

Mais revenons à la grammaire, et voyons quelques-unes des difficultés qu’un correcteur automatique devra résoudre, s’il veut, même partiellement, mériter cette appellation. Nous prendrons des exemples de fautes les plus couramment commises en matière d’orthographe grammaticale, de grammaire de la phrase, et de grammaire de texte.

1. Fautes relevant de l’orthographe grammaticale.

1.1 L’accord des adjectifs.

Epithète ou attribut, l’adjectif s’accorde, comme chacun sait, en genre et en nombre avec le nom auquel il se rapporte. Si l’on met de côté les cas assez rares d’ambigüité sur le genre (un livre et une livre) - Ne demandons pas l’impossible ! -, un correcteur automatique devra donc être en mesure d’identifier ce nom, surtout s’il est placé après l’adjectif, ou séparé de l’adjectif par un verbe - cas de l’attribut -, ou par un adverbe. Il devra aussi reconnaître son nombre occasionnel, ce qui suppose, en cas de pluriel, que le scripteur aura bien mis cette marque sur le nom lui-même. Inversement, si j’ai écrit, par exemple, "* une fille de bonnes familles", le correcteur ne pourra me corriger que s’il ne reconnaît pas - et donc s’il "connaît" déjà - le bon nom composé, "une fille/des filles de bonne famille", c’est-à-dire s’il a en mémoire une liste relativement exhaustive des centaines de milliers de mots composés que comporte le français.

1.2 L’accord des participes passés.

La difficulté est comparable à la précédente dans la plupart des cas, mais très différente et bien plus complexe à résoudre dans le cas de l’accord du participe avec le complément d’objet direct des verbes conjugués avec l’auxiliaire avoir. Le problème est trop connu pour qu’il soit nécessaire de donner des exemples. Un correcteur automatique devra dans ce cas être en mesure
- d’identifier le participe lorsqu’il le rencontre, de le reconnaître comme participe et non comme substantif ou adjectif (traité, mise, passé, etc.)
- de reconnaître qu’il s’agit bien du deuxième élément du passé composé d’un verbe conjugué avec l’auxiliaire avoir,
- de savoir si ce verbe admet la construction transitive directe, et si oui,
- d’identifier le genre et le nombre du complément quand ce dernier apparaît avant le participe.
Casse-tête bien connu des petits et grands français ou apprentis francophones, l’ensemble de ces contraintes donnera probablement beaucoup de fil à retordre aux concepteurs du correcteur.

1.3 La conjugaison.

Le verbe s’accordant en nombre avec son sujet, le correcteur devra être en mesure d’identifier ce sujet, notamment si le sujet est placé après le verbe, ou s’il s’agit d’un ensemble de sujets coordonnés, ou encore d’un sujet déterminé par un article de type collectif comme "une foule de", "un grand nombre de", etc., cas où l’accord peut se faire soit avec le nom pluriel soit avec l’article singulier.

2. Fautes relevant de la grammaire de phrase.

2.1 Les pronoms relatifs.

On pourrait - sans s’attarder sur des productions bien connues du genre "* ... le film que je t’ai parlé ..." - donner de nombreux exemples d’emplois fautifs des relatifs composés lequel, auquel, duquel, etc. Les Français adultes - même cultivés - ont de plus en plus de mal, surtout à l’oral, à utiliser correctement ces pronoms. On en voit bien la raison : non seulement les places respectives du verbe et de son complément sont inversées, mais l’accord avec l’antécédent est rendu plus difficile du fait de l’insertion d’une préposition devant le relatif, si bien que l’emploi du seul lequel a tendance à se généraliser. Ainsi, pour pouvoir afficher que la phrase "... le livre ... sur lequel ... je travaille ..." est correcte, l’outil informatique devra donc, dans une sorte de chassé croisé, et quels que soient les éléments séparateurs entre les mots,
- établir le lien entre l’antécédent livre et le pronom lequel,
- établir le lien entre la préposition sur et le verbe travaille.
Il faudra sans doute, ici comme ailleurs, attendre encore quelques années avant que les recherches en analyse syntaxique automatique débouchent sur des applications pratiques permettant de corriger ce type d’erreurs.

2.2 Le passage du discours direct au discours indirect.

Si le remplacement d’un « est-ce que » fautif par « si » (faute courante) ne devrait pas poser beaucoup de problèmes, il en ira tout autrement des changements éventuels de temps verbal. En effet, la « concordance des temps » n’est pas aussi systématique que l’affirment certaines grammaires traditionnelles, notamment lorsque le verbe introducteur au discours rapporté est au passé composé. Ainsi, face à la phrase " ?... Paul m’a dit que Luc est malade ...", un correcteur de facture sommaire aura sans doute été programmé pour remplacer est par était. Mais on serait en droit d’exiger qu’un outil plus élaboré vérifie, - par la présence ou non, en amont ou en aval, d’autres marqueurs (notamment adverbiaux) -, si cet imparfait est bien justifié, ou s’il ne faudrait pas considérer la phrase comme correcte et donc la laisser en l’état.

3. Fautes relevant de la grammaire de texte.

3.1 L’emploi de l’indicatif imparfait.

Les jeunes francophones, et beaucoup d’étrangers apprenant le français, ont tendance à employer abusivement l’imparfait, comme si ce temps était, par excellence, le temps du passé, ce qu’il n’est justement pas. Quelles qu’en soient les raisons, qu’il n’y a pas lieu d’exposer ici, le correcteur devra être en mesure de reconnaître si tel emploi est abusif ou non, et si oui, de proposer en échange le temps adéquat : passé composé, passé simple, voire plus-que-parfait. Des recherches en analyse syntaxique automatique sont en cours pour inventorier les marqueurs - verbaux, adverbiaux, et autres - qui annoncent, dans la phrase concernée ou dans la précédente, l’apparition d’un imparfait. Il est donc conseillé d’attendre que ces recherches soient suffisamment avancées avant de prétendre pouvoir corriger automatiquement ce type de faute. Il faut espérer que nous n’aurons pas un jour la mauvaise surprise de lire un message d’erreur sur le fameux "Longtemps je me suis couché de bonne heure" du fait d’un outil trop hâtivement et imparfaitement élaboré !

3.2 Les pronoms de rappel.

Qu’il s’agisse des pronoms personnels ou démonstratifs, il arrive, chez les jeunes apprenants de français, que le pronom de rappel - ou anaphorique - soit fautif en genre et/ou en nombre. Pour pouvoir vérifier si l’accord est bien respecté, le correcteur devra donc être en mesure, en dépit du point ou point-virgule séparateur, de "remonter" dans la phrase précédente, et d’y identifier le nom auquel se réfère le pronom en question ; et ce, là encore, quels que soient le nombre et la nature des mots qui les séparent l’un de l’autre.

En bref, et en conclusion, les professeurs de français peuvent être rassurés : ils ont encore de beaux jours devant eux, la correction automatique des fautes de grammaire n’est ni pour demain ni pour après-demain. Nous espérons leur avoir donné ici quelques arguments pour faire taire les faux prophètes de la future classe sans "prof". Il ne faudrait pas pour autant qu’ils se privent, de peur de sombrer dans l’effet "mode", de recourir aux "technologies de l’information et de la communication" pour tout ce qu’elles peuvent d’ores et déjà offrir sans grand risque, à savoir, justement, donner de l’information (Internet) ... et permettre la communication (le courrier électronique). Sans oublier les bons vieux outils bureautiques, traitement de texte et base de données, encore trop peu utilisés par les élèves ... et par les enseignants. Pour le reste ...


Contrat Creative Commons
Cette création est mise à disposition sous un contrat Creative Commons.



Forum